Nous perçons les oreilles

Two saxophones, two voices; two gargoyles, two satyrs; two forces of nature that agitate, whistle, squeek, scrape, blow, and bite, transforming music into a secular incantation and a banquet of sound.

Nous perçons les oreiles is a rather peculiar duo, down to its very instrumentation. There is a certain symmetry at its core: two alto saxophones improvising together, but the sax players also sing, one relaying the other to a point where, in some places, there is no way of knowing who plays what. A hall of mirrors, symbiotic work. A duality blending into one, just like two ears sending different and complementary signals to the same brain.

In Montreal

On Tour

In the Press

Du bruit à la musique

By Laure Henri-Garand in Le Délit français (Québec), March 16, 2010
… l’expérience est enrichissante: elle impose une écoute nouvelle, et place l’auditeur hors du confort du système tonal et harmonique traditionnel.

Le 10 mars dernier, le Goethe-Institut accueillait les Productions SuperMusiques, en collaboration avec la Saison Le Vivier et la maison de Disques DAME, pour un double lancement d’album de musique actuelle.

D’emblée, le concert s’annonçait intime: les quelques soixantedix sièges de la salle McLaren du Goethe-Institut, coin Sherbrooke et Saint-Denis, étaient occupés aux trois quarts quelques minutes seulement avant le début du concert. Un public d’initiés, à en juger par les conversations autour de moi -voilà ce qui arrive lorsqu’on se rend seule à un concert de musique actuelle- qui donnaient l’impression que tous se connaissaient. Intime aussi, la courte présentation de Danielle Palardy Roger, directrice musicale et artistique des Productions SuperMusiques, qui semblait s’adresser à des amis plutôt qu’à un public d’étrangers. Exit les grands discours, c’est la musique qui est à l’honneur ici, une musique qui défie toutes conventions et qui s’inscrit bien au-delà de l’expérience d’écoute traditionnelle. Car voilà le mandat de cet organisme à but non lucratif, fondé en 1979 par trois musiciennes (D. Palardy Roger, J. Hétu, D. Labrosse) aux parcours éclectiques: «promouvoir des musiques créées sans souci du commerce, des modes en vigueur ou des conventions académiques».

Divisé en deux parties, le concert faisait figure de lancement pour les deux ensembles invités, Nous perçons les oreilles, une formation composée de Jean Derome et Joane Hétu (aussi codirectrice des Productions SuperMusiques), ainsi que le duo formé par Ignaz Schick et Martin Tétreault.

Sans cérémonie, Derome et Hétu se sont installés sur la petite scène qui sert normalement de salle de cinéma pour interpréter l’intégrale de leur troisième album, Shaman, une pièce en douze sections d’une trentaine de minutes. Les deux musiciens, qui ont chacun un parcours musical impressionnant, utilisent en plus de leurs instruments respectifs (saxophones, flûte et voix) tout un éventail d’objets-instruments, permettant ainsi une combinaison de textures sonores que viennent mettre en valeur une écoute et une virtuosité évidente. Résultat: une ambiance étrange, faite de couinements et de clapotis presque surréalistes, dans laquelle les concepts musicaux traditionnels -harmonies, gammes, formes, etc.- sont complètements transformés, voire évacués.

Pour la deuxième partie, Ignaz Schick et Martin Tétreault avaient installé leurs tables tournantes (sans disques), ordinateurs portables et autres objets disparates sur deux longues tables au fond de la scène. Plus sobre, le duo a interprété quelques extraits de son dernier album, Live • 33 • 45 • 78, dans lequel il combine des matériaux bruts (bois, métal, plastique, papier…) à l’utilisation novatrice de la table tournante. Schick, qui vit à Berlin, et Tétreault, un montréalais, sont deux habitués de la scène électronique et ont chacun à leur actif un nombre impressionnant de contributions à divers groupes et festivals. Leur musique, pratiquement indescriptible, oscille entre le bruitisme et la musique d’ambiance, tantôt chaotique, tantôt syncopée, mais cherchant toujours visiblement à s’éloigner de tout terrain connu.

Malgré une expérience tout à fait intéressante, ce serait mentir que d’affirmer que ce type de musique est accessible à tous. En l’absence des repères traditionnellement associés à la musique (mélodie, rythme) l’auditeur non-initié se retrouve perdu. Et pourtant, l’expérience est enrichissante: elle impose une écoute nouvelle, et place l’auditeur hors du confort du système tonal et harmonique traditionnel. C’est, on en convient, le propre de la musique expérimentale.

On location

By Naomi Millett in The Wire #209 (UK), July 1, 2001
… Canada’s almost unclassifiable duo Jean Derome and Joane Hétu’s appearance was a festival highlight.

In terms of emotional depth and sheer exuberance, however, Canada’s almost unclassifiable duo Jean Derome and Joane Hétu’s appearance at Subiaco was a festival highlight. Whether expressing rage over political hypocrisy or celebrating the human spirit, the artists’ idiosyncratic melange of French vocals, saxophones and simple melodic instruments communicated a universality of wit and feeling that rendered any language barrier redundant.

La modernité n’est pas morte!

By François Tousignant in Le Devoir (Québec), March 19, 1998
… des musiciens genéreux donnent réalité à cet art mystérieux qu’est la musique, offrent leur amour profond des idées neuves et du son.

Loin, loin, trés loin des hauts endroits où l’on étudie des choses qu’on aime limiter à un état cadavérique pour s’emparer d’elles comme objet loin. Loin, très loin de ceux qui savent, il existe un jardin enchanté et secret, pas toujours raffiné ou très beau, mais où la musique vit celui de ceux qui la font. En cet enclos particulier, des musiciens genéreux donnent réalité à cet art mystérieux qu’est la musique, offrent leur amour profond des idées neuves et du son.

Le premier spectacle de Nous perçons les oreilles, sorte d’édition-festival de fin d’hiver des «actualistes» montréalais, s’est révélé un franc succès. Il est malaisé de tenter de rendre justice à ce qui s’est passé mardi soir, à la Maison de la culture Plateau Mont-Royal; tout au plus peut-on essayer d’en témoigner.

La modernité revient!, enfin!, et de la plus belle manière. Loin des circuits savants (et fermés), l’héritage des Cage, Kagel, Berio reste bien vivant et fertile. Il fallait entendre la première «improvisation» de Jean Derome et Joane Hétu pour comprendre ce qu’est la musique vivante, celle qui s’imagine avec des petits riens, qu’on invente sans jamais l’apprendre parce qu’on l’a prise à bras-le-corps avec amour et passion.

Sur le fil tenu de l’instant fugace qui jamais ne reviendra s’élève un torse magnifique qui tire tout son pouvoir expressif de ses fulgurances géniales et de ses faiblesses décevantes. Au crépuscule d’un art encroûté dans l’académie se dressent les turions d’une nouvelle forme provocante et revendicatrice par sa simple existence: jouer de la musique. Dans ces constructions sonores de Jean Derome résonne le plus bel écho soixante-huitard: l’imagination au pouvoir!

Terrains et émotions vierges, voilà ce qu’on entend. Magie de la poésie et du sens renouvelés. Impossible d’analyser cela de l’épingler pour objet d’étude. Il faut y être, se soumettre à ses méandres, oser se tromper — ou triompher — en direct. Derome remporte la palme, dominant sa matière magistralement. Sa compagne reste plus en retrait. Elle essaie trop de le rejoindre plutôt que de se laisser aller.

Au risque de passer pour snob, je trouve qu’il manque encore un peu de verni, voire de respect (Derome par moment, semble maladroit avec ce statut d’artiste qu’il invente — plus de fierté de votre part, s’il vous plait, vous y avez droit!) envers l’acte qui se pulvérise en son. La présence du magnifique texte de Sylvie Massicotte (efficacement lu par l’auteure) a prouvé que la prestation musicale doit aspirer à un «niveau» plus responsable, ce qui veut dire qui n’a plus honte d’être ce qu’il est. Derome et Hétu méritent mieux que ce qui leur est généralement reconnu, ne serait-ce que pour les vertiges du cœur qui, tout à coup, emplissent nos oreilles.

Cette première soirée dialoguait avec le cinéma. L’idée est naïvement mignonne. MacLaren a déjà fait cent fois mieux et le processus est stérile. On sourit à la tentative, sans plus. Mercredi, nos acolytes se colletteront avec la danse puis, ce soir, entre eux. Ce dernier spectacle musique-musique sera repris vendredi à la Maison de la culture Villlerav/Saint-Michel/Parc-Extension. À prendre un risque, vous serez peut-étre déçu, mais vous serez peut-étre aussi complétement ébloui.