Musique physique / physique musicale

  • Vendredi 3 mars 1995
  • Samedi 4 mars 1995
Agora de la danse
840, rue Cherrier

Trois duos danse musique: Ces trois duos témoignent des liens symbiotiques et égaux qui existent entre la musique et la danse. Ils témoignent des langages entremêlés qui articulent les points de rencontre d’une forme commune. Ils sont à la fois interaction et influences mutuelles, son et gestuelle, le tout créé dans une même pulsion vivante.

«D’ailes et de cendres» de Francine Gagné est une incursion dans l’univers inspiré de Frédérico Garcia Lorca.

«Mardi 16 juin» de Catherine Tardif est inspiré de vieilles photos, des portraits, trouvés dans le tiroir d’une vieille commode.

«Le mobile immobile» de Andrew Harwood est une pièce sur le mouvement et son absence, sur l’alternance du bruit et du silence, sur l’abandon et la tension, sur le vide et le trop plein.

«D’ailes et de cendres» avec Francine Gagné, danse; Joane Hétu, saxophone, voix; Dodik Gédouin, répétitrice.

«Mardi 16 juin» avec Catherine Tardif, danse; Diane Labrosse, accordéon; Marthe Chartrand, réalisation des costumes.

«Le mobile immobile» avec Andrew Harwood, danse: Danielle Palardy Roger, percussions électroniques.

Dossier de presse

Les SuperMémé - Troubadours des temps modernes

Par Robert Normandeau in Agora danse #3 (Québec), 1 février 1995

Les 3 et 4 mars, les Productions SuperMémé présentent à l’Agora trois duos formés par les musiciennes Joane Hétu, Diane Labrosse et Danielle Palardy Roger, les danseuses Francine Gagné et Catherine Tardif et le danseur Andrew de Lotbinière Harwood. Les unes et les autres se livreront, en condition de spectacle, à des improvisations préparées. Robert Normandeau, musicien lui-même, gravite dans le cercle des SuperMémé. L’événement fut prétexte à une joyeuse rencontre où l’historique de l’organisme et ses multiples activités furent évoquées. Il en raconte à sa manière la génèse et l’orientation artistique.

Il était une fois une super mémé. Elle avait de grands yeux, de grandes dents et un féroce appétit de vivre. Elle vivait dans un monde peuplé de grands méchants loups contre lesquels, de temps en temps, elle butait violemment. C’est en se livrant à cette activité plutôt vaine qu’elle a rencontré d’autres super mémés. Depuis, ensemble, elles refont l’histoire du monde, remodèlent la société, font beaucoup de musique et laissent les méchants loups en paix. Je me contenterai de rendre compte de l’avalanche de faits, du déluge de projets, du tourbillon de mots dans lesquels elles m’ont emporté: pour ce qui est du monde et de la société, un livre entier ne suffirait pas…

Les Productions SuperMémé Fondées en 1980 par trois comparses, à une époque où l’Association pour la création et la recherche électroacoustiques du Québec (ACREQ), le Théâtre expérimental des femmes ont également vu le jour, Les Productions SuperMémé sont nées dans la mouvance de l’activité musicale frénétique de la fin des années soixante-dix. Elles mettent sur pied cette structure de production afin d’assister le groupe Wondeur Brass dans sa démarche artistique. Elles présenteront au fil des années des événements comme Les muses au musée en 1992, ainsi que des concerts personnalisés reflétant les différentes tendances créatrices des trois fondatrices et des musiciens-nes qui gravitent autour d’elles: Jean Derome et les dangereux zhoms et Chansons de Douve de Pierre Cartier en 1993, par exemple.

Joane, Diane, Danielle et compagnie

Joane Hétu, la saxophoniste à l’énergie débordante, travaille actuellement à la préparation du disque compact Castor et compagnie, reflet du spectacle du même nom présenté à plusieurs reprises où, avec ses complices Jean Derome, Diane Labrosse et Pierre Tanguay, elle tisse les chaînes et les trames de «chansons d’amoures nouvelles, celles des maîtresses et de leurs amants, chansons de toujours et musiques nouvelles». Spectacle musical qui étonne par la liberté de ton—les textes sont joyeusement impudiques—et par l’énergie musicale enivrante.

Diane Labrosse, la claviériste au sens de l’humour implacable, travaille également à la préparation d’un disque solo intitulé États d’âme, reflet de plusieurs années de création et de recherche, réalisé à l’aide d’un échantillonneur numérique. Il s’agit essentiellement d’un travail de studio, ce qui constitue une nouvelle étape dans sa carrière de musicienne plutôt orientée vers la scène. Sur le plan musical, cela s’inscrit cependant dans la lignée d’une série de prestations récentes dont Duo déconstructiviste avec Michel F Côté, avec qui elle avait déjà collaboré et où elle déploie son goût de l’exploration d’une musique d’avant-garde sans concession.

Danielle P. Roger, la percussionniste et l’«idéologue» des trois—disent les deux autres un sourire en coin—a déjà fait paraître en 1993 un disque solo intitulé L’oreille enflé, un conte musical moderne et touchant dont elle est à la fois l’auteure et la compositrice. Si, par ailleurs, elle avait collaboré, comme les deux précédentes, à divers événements de musique actuelle, elle vient de s’attaquer à un tout autre aspect de la musique, celui de l’écriture pour un ensemble de musique de chambre, en s’associant avec l’Ensemble contemporain de Montréal, dirigé par véronique Lacroix, qui présentera une de ses œuvres au cours de la présente saison.

Justine

Les trois musiciennes privilégient le travail d’improvisation, la création collective et le jeu «live», en prise directe avec le moment présent. Leur musique s’est radicalisée depuis le milieu des années quatre-vingt et emprunte clairement des sentiers plus aventureux, utilise davantage la lutherie électro-acoustique ainsi que les séquences enregistrées. Avec une quatrième larronne, Marie Trudeau, elles ont rebaptisé le groupe WondeurBrass qui devient Justineà partir de 1989.

Un premier disque paraît en 1990, intitulé Suite: «Les suites que nous proposons ici sont faites en courbes et en détours (comme autant d’itinéraires complexes à suivre). Des thèmes sont amorcés (donc à suivre), remaniés (par la suite) revêtant parfois la forme de variations sur le thème, de jeux avec, ou en dehors du thème (et ainsi de suite). Les idées musicales se superposent (à la suite les unes des autres) pour s’éloigner soudain (à la poursuite de buts différents), parfois même de la manière la plus inattendue»; puis un deuxième disque suit en 1994, Langages fantastiques, où l’accomplissement des musiciennes, leur maturité d’instrumentistes et la cohésion du groupe n’ont jamais été aussi évidents.

Des trouhadours des temps modernes

Ce qui est remarquable chez elles, c’est la réunion en chacune de toutes les facettes que peut revêtir la pratique musicale. Elles sont tout autant compositrices des ceuvres du groupe—toutes les pièces de Justine, par exemple, sont co-signées—, que de leur propre travail solo; elles sont également interprètes de leur musique et de celles des autres; et finalement elles sont improvisatrices, ce qui fait d’elles des musiciennes à part entière. Si l’on ajoute à cela la conscience qu’elles ont du théâtre et de la mise en scène et le fait qu’elles soient également chanteuses et parolières, on peut dire qu’elles renouent avec la tradition séculaire des troubadours. Et comme pour les chantres du Moyen-Âge, les textes qu’elles écrivent sont le reflet d’un engagement social et humain profond, issus de leurs préoccupations quotidiennes en tant que femmes, bien sûr, mais également en tant que citoyennes de ce pays et du monde.

La diversité de leurs talents et la volonté qu’elles ont de communiquer avec l’auditoire sont d’ailleurs revendiquées et vécues comme autant de solutions à la crise qui traverse actuellement l’ensemble des musiques contemporaines.

Danse et musique, un rapport d’équilibriste

On sait qu’au cours des années soixante-dix et quatre-vingt, il y a eu de la part des chorégraphes québécois une volonté très nette d’affirmation de la danse et que ceci a entraîné une profonde remise en question du rôle de la musique dans le spectacle de danse.

Traditionnellement, la musique était déterminée d’avance et la chorégraphie réalisée par la suite. Certes ce rapport ne pouvait plus satisfaire les chorégraphes, mais cet affranchissement s’est fait souvent au détriment de la présence musicale. C’est en réaction à cette situation qu’elles ont entrepris des projets artistiques, qui instauraient un nouveau rapport danse-musique en proposant à des musiciennes et à des danseuses de participer conjointement à l’élaboration du spectacle à partir d’un travail sur des structures d’improvisation. Elles ont toutes participé à la série L’Instant de l’instinct présentée à Tangente par Pierre Tanguay et Andrew de Lothinière Harwood, où chorégraphes et musiciens se rencontrent dans un cadre de totale liberté afin de redéfinir les frontières naturelles de leurs pratiques respectives.

Et le spectacle présenté à l’Agora de la danse ? «Ce projet intitulé Musique physique / physique musicale est basé sur l’idée de duo, chacune d’entre nous étant associée à un chorégraphe. La démarche est celle d’une entière collaboration avec celui-ci, qui redevient danseur pour l’occasion, et la musicienne, elle-même compositrice et interprète. Ni l’un, ni l’autre n’ont préséance. Ainsi s’établit une véritable réciprocité dans le travail de création.» On verra donc ces artistes tentant de redéfinir la place respective de la musique et de la danse dans un spectade où l’improvisation a autant sa place que le travail ciselé.