Phèdre de Racine, sans paroles

Année Jean Derome

  • Vendredi 20 novembre 2015
    20h00
Amphithéâtre — Le Gesù
1200, rue de Bleury
Jean Derome traduit Phèdre de Racine en musique improvisée.

L’Année Jean Derome me permet de présenter de nouvelles créations et de faire revivre aussi des œuvres plus anciennes afin de situer dans une démarche, dans une durée, des projets qui ont été très inspirants, très porteurs.

Quand j’ai créé Phèdre de Racine, sans paroles en 1980, j’avais 25 ans et ma pièce n’a été présentée qu’une seule fois [1]. C’est une joie de la présenter à nouveau dans le cadre de l’Année Jean Derome (AJD). Il s’agit de ma première composition d’envergure et de la plus ancienne de mes œuvres à figurer dans le calendrier de l’AJD. Je tiens à remercier chaleureusement les Productions et l’Ensemble SuperMusique ainsi que Joker, la chorale bruitiste créée et animée par Joane Hétu, de me soutenir dans cette folle entreprise.

La lecture du théâtre complet de Racine, à la fin de mon adolescence, m’avait fait grande impression. J’avais été fasciné par la mécanique implacable, presque mathématique, de ces tragédies et par la beauté enivrante, la musicalité chatoyante, du français de Racine.

J’ai imaginé Phèdre de Racine, sans paroles comme une traduction de la pièce de Racine dans le langage de la musique improvisée. Ce que Phèdre m’offrait, c’était une formidable architecture quant à l’organisation des entrées et des sorties des différents personnages et au contraste de leur énergie; une architecture que je pouvais habiter tel un bernard-l’hermite squattant la coquille d’un autre crustacé [2]

Mon idée de départ était de confier chaque rôle de la pièce à un musicien-improvisateur en gommant tout le texte, sauf quelques fragments réduits à l’état de matière sonore et destinés à un chœur d’improvisateurs faisant office de décor ou d’éclairage. Ici le chœur nous propose une «musique d’atmosphère» qui précise les ambiances, intensifie la dramatique et souligne les conflits intérieurs des personnages.

La musique est un langage à l’état brut, un langage sans le «sens», comme le sont pour nous, la langue d’autres pays, le babillage des nourrissons, ou le cri des animaux. La musique ne peut pas rendre le contenu «anecdotique» d’une pièce de théâtre, mais elle peut très bien en rendre la forme et l’intensité.

Si Phèdre représente l’apogée du théâtre classique français, la tragédie qu’elle dépeint remonte à beaucoup plus loin, bien avant l’antiquité, bien avant Euripide. On croirait remonter aux origines animales et tribales de l’humain, dans un temps qui a précédé le langage… aux origines de la musique, en fait, car nous faisions de la musique avant même de parler. Dès fois, je me surprends à rêver aux premiers sons que l’humain a émis.

35 ans plus tard, me voici à nouveau, tenant, à la flûte, le rôle de Phèdre. Les aléas de la vie font que je serai le seul interprète présent dans la version originale. [3] Puis-je vous avouer que de mettre en scène ma propre mort, même symboliquement, me fait un tout autre effet à soixante ans qu’à vingt-cinq?

Jean Derome, 2015

Notes

  1. Phèdre de Racine, sans paroles a été créé le 13 avril 1980 au Studio-théâtre Alfred-Laliberté de l’UQÀM dans le cadre de la saison du Théâtre Musical de Montréal, une société de concerts qui a vécu entre 79 et 81. Le TMM était animé par la flûtiste Catherine Dostaler et par Jean-Pierre Pinson, un musicologue et professeur de flûte à bec qui enseignait à la Faculté de Musique de l’Université de Montréal.

    Le TMM a présenté aussi Le Chemin de Compostelle du groupe Marcabru, un ensemble de musique médiévale; Orphée, un collage d’extraits d’opéras baroques français auquel j’avais participé à la flûte baroque; La Pazzia Senile, une comédie de madrigaux de Banchieri; un concert animé par Marthe Forget autour du Pierrot Lunaire de Schönberg et un spectacle Kagel.

    En 1982, un extrait d’une demi-heure de Phèdre de Racine, sans paroles avait été enregistré et diffusé par Radio-Canada à l’émission Alternances réalisée par Richard Lavallée. Par la suite, Radio-Québec avait présenté un extrait de Phèdre à la télévision.

  2. J’ai souvent détourné, comme source d’inspiration, une idée non destinée à devenir musique. J’ai composé plusieurs «ready-made» à partir de méthodes de dactylo, du code morse, de textes trouvés dans la rue, de sudokus, de formules magiques, de textes d’enfants, de cartes à jouer, de cartes géographiques, etc. En fait, j’ai toujours voulu changer tout en musique.

  3. Phèdre de Racine, sans paroles demeure dédiée à ses interprètes originaux: L’Ensemble de musique improvisée de Montréal (EMIM) et le Chœur du Pouet-Pouet Band dirigé par Benoît Fauteux. Ce groupe allait devenir la Fanfare Pourpour.

 

Participants