Coupure de presse

La modernité n’est pas morte!

Par François Tousignant in Le Devoir (Québec), 19 mars 1998
… des musiciens genéreux donnent réalité à cet art mystérieux qu’est la musique, offrent leur amour profond des idées neuves et du son.

Loin, loin, trés loin des hauts endroits où l’on étudie des choses qu’on aime limiter à un état cadavérique pour s’emparer d’elles comme objet loin. Loin, très loin de ceux qui savent, il existe un jardin enchanté et secret, pas toujours raffiné ou très beau, mais où la musique vit celui de ceux qui la font. En cet enclos particulier, des musiciens genéreux donnent réalité à cet art mystérieux qu’est la musique, offrent leur amour profond des idées neuves et du son.

Le premier spectacle de Nous perçons les oreilles, sorte d’édition-festival de fin d’hiver des «actualistes» montréalais, s’est révélé un franc succès. Il est malaisé de tenter de rendre justice à ce qui s’est passé mardi soir, à la Maison de la culture Plateau Mont-Royal; tout au plus peut-on essayer d’en témoigner.

La modernité revient!, enfin!, et de la plus belle manière. Loin des circuits savants (et fermés), l’héritage des Cage, Kagel, Berio reste bien vivant et fertile. Il fallait entendre la première «improvisation» de Jean Derome et Joane Hétu pour comprendre ce qu’est la musique vivante, celle qui s’imagine avec des petits riens, qu’on invente sans jamais l’apprendre parce qu’on l’a prise à bras-le-corps avec amour et passion.

Sur le fil tenu de l’instant fugace qui jamais ne reviendra s’élève un torse magnifique qui tire tout son pouvoir expressif de ses fulgurances géniales et de ses faiblesses décevantes. Au crépuscule d’un art encroûté dans l’académie se dressent les turions d’une nouvelle forme provocante et revendicatrice par sa simple existence: jouer de la musique. Dans ces constructions sonores de Jean Derome résonne le plus bel écho soixante-huitard: l’imagination au pouvoir!

Terrains et émotions vierges, voilà ce qu’on entend. Magie de la poésie et du sens renouvelés. Impossible d’analyser cela de l’épingler pour objet d’étude. Il faut y être, se soumettre à ses méandres, oser se tromper — ou triompher — en direct. Derome remporte la palme, dominant sa matière magistralement. Sa compagne reste plus en retrait. Elle essaie trop de le rejoindre plutôt que de se laisser aller.

Au risque de passer pour snob, je trouve qu’il manque encore un peu de verni, voire de respect (Derome par moment, semble maladroit avec ce statut d’artiste qu’il invente — plus de fierté de votre part, s’il vous plait, vous y avez droit!) envers l’acte qui se pulvérise en son. La présence du magnifique texte de Sylvie Massicotte (efficacement lu par l’auteure) a prouvé que la prestation musicale doit aspirer à un «niveau» plus responsable, ce qui veut dire qui n’a plus honte d’être ce qu’il est. Derome et Hétu méritent mieux que ce qui leur est généralement reconnu, ne serait-ce que pour les vertiges du cœur qui, tout à coup, emplissent nos oreilles.

Cette première soirée dialoguait avec le cinéma. L’idée est naïvement mignonne. MacLaren a déjà fait cent fois mieux et le processus est stérile. On sourit à la tentative, sans plus. Mercredi, nos acolytes se colletteront avec la danse puis, ce soir, entre eux. Ce dernier spectacle musique-musique sera repris vendredi à la Maison de la culture Villlerav/Saint-Michel/Parc-Extension. À prendre un risque, vous serez peut-étre déçu, mais vous serez peut-étre aussi complétement ébloui.