Jean Derome: À la rencontre de Kafka

Jean Derome traduit en musique trois textes de Franz Kafka qui traîtent de l’artiste dans la société. Une magnifique idée!

Jean Derome traduit en musique, en danse et en performance, trois textes de Franz Kafka, sur la question du rôle social de l’artiste, ses quêtes, ses obsessions, sa destinée. Une magnifique idée!

La carte blanche, offerte par SuperMusique à Jean Derome, se décline en trois représentations différentes:

  • vendredi 1er avril — Un artiste de la faim: traduit en musique par Jean Derome, Isaiah Ceccarelli et Joane Hétu, nous décrit la vie d’un artiste qui, dans une indifférence croissante, approfondit sa démarche jusqu’à la mort.

  • vendredi 8 avril — Le terrier: traduit en musique et en danse par Jean Derome, Malcolm Goldstein et Louise Bédard, nous entraine dans un dédale de réflexions, à propos d’un artiste qui, dans une solitude absolue, passe sa vie à tisser le chef-d’œuvre parfait.

  • vendredi 15 avril — Joséphine la cantatrice ou le peuple des souris: narré en français par Christiane Pasquier, aussi traduit en musique et en danse par Jean Derome, Isaiah Ceccarelli, Guido Del Fabbro, Joane Hétu et Louise Bédard, traite de ce que la société pense de ses artistes et du rôle qu’ils ont à y jouer. Cette version de Joséphine la Cantatrice est dédiée à la mémoire du saxophoniste et compositeur américain Steve Lacy.

Pour Jean Derome, l’espace de la musique est celui de l’invention et des défis. Il est de ces brasseurs d’idées qui ne cessent d’être interpellés par toutes les formes de la création: il a déjà présenté une version sans paroles de Phèdre de Racine; transposé les idées du Gagaku japonais en jazz; mis en musique des sudokus, des jeux, des concepts mathématiques, des textes trouvés, des idées relatives au climat, à la géographie, rendu hommage à des écrivains, des photographes, des sculpteurs. Notre «maitre de musique» a plus d’un tour dans son sac. Alors que plusieurs ont décrété que l’œuvre de Kafka était intraduisible, notamment Kundera qui mentionne qu’en italien, le mot traduire se rapproche du mot trahir, l’audacieux Derome, s’y aventure, avec un grand respect pour l’œuvre et pour l’auteur, et nous propose sa propre «trahison».

  • Vendredi 1 avril 2011
    20h00

Un artiste de la faim

Chapelle historique du Bon-Pasteur
100, rue Sherbrooke Est
  • Vendredi 8 avril 2011
    20h00

Le Terrier

Chapelle historique du Bon-Pasteur
100, rue Sherbrooke Est

Dossier de presse

Jazz — Franz Kafka, Evan Parker et Jean Derome

Par Serge Truffaut in Le Devoir (Québec), 9 avril 2011
Jean Derome, saxophoniste, compositeur, artiste qui mérite le triple AAA de Moody’s et compagnie.

Trois nouvelles écrites par Franz Kafka, les trois dernières pour être exact, les déchirements sonores du saxophoniste britannique Evan Parker, réputé pour être un des meilleurs improvisateurs de la planète Terre, un nouvel album en trio qui s’avère la contradiction de la petite œuvre et un dénominateur commun tout en chair: Jean Derome, saxophoniste, compositeur, artiste qui mérite le triple AAA de Moody’s et compagnie.

Jean Derome: trois fois Kafka

Par Chantal Guy in cyberpresse.ca (Québec), 30 mars 2011
Le rôle de l’art, c’est quasiment de ne pas en avoir.

Trois nouvelles de Kafka, trois soirs, trois improvisations plus ou moins libres menées par Jean Derome et ses collaborateurs, qui nous offriront leur propre traduction — ou «trahison» — des textes du célèbre écrivain praguois. Au cœur de cette démarche multidisciplinaire: le rôle de l’artiste dans la société. Rencontre avec l’un de nos génies créateurs.

Depuis des années, Jean Derome se frotte à toutes les disciplines pour alimenter sa création musicale, et cela avec brio, puisqu’il est de toutes les petites ou grandes manifestations culturelles. Accompagnateur de poètes, d’expositions, compositeur de musique de film, cofondateur de l’étiquette Ambiances magnétiques, directeur musical de la Fanfare Pourpour, il est l’un des fleurons de la musique actuelle et, avec ses acolytes Pierre Tanguay et Normand Guilbeault, il forme un trio prolifique et respecté. «En fait, ce qui est merveilleux, c’est que la musique sert à tout, dit-il. Je pense que les autres artistes sont beaucoup plus isolés que les musiciens.»

L’expérimentation et l’improvisation, c’est son truc. Il n’y avait que lui pour imaginer une transposition de trois nouvelles de Kafka en spectacles musicaux. Remarquez, il avait déjà fait l’expérience avec Perec et Beckett, entre autres. «Il y a des écrivains qui sont plus musicaux que d’autres, c’est clair. C’est très stimulant. On remarque des obsessions, des répétitions. C’est une question de rythme, de vocabulaire. Toutes les constructions sont transposables en musique, mais il y a certains aspects de la littérature qui ne peuvent être transposés musicalement. La musique est très difficilement narrative. C’est plus une ambiance.»

Testament artistique

Jean Derome a découvert Franz Kafka à 16 ans, l’année où il a fait son premier concert improvisé. C’était il y a 40 ans. Pour cette carte blanche en trois soirs qu’il présente à la Chapelle historique du Bon-Pasteur, il a choisi trois nouvelles écrites à la fin de la vie de l’écrivain, qu’il considère un peu comme un testament artistique. En filigrane des textes Un artiste de la faim, Le terrier et Joséphine la cantatrice ou le peuple des souris, c’est tout un questionnement sur le rôle de l’artiste dans la société qui touche Jean Derome. «Ce sont en fait des portraits d’artistes qui poussent leur démarche jusqu’à un point insoutenable, jusqu’à la mort ou la folie. On pourrait presque les prendre pour des autoportraits de Kafka

Par exemple, Un artiste de la faim met en scène un homme dont la performance est de jeûner. Très populaire à ses débuts, il finit dans une cage secondaire au fond d’un cirque. Plus personne ne comprend son art, mais il poursuit son travail. «Il y a une perte de sens graduel, mais l’artiste n’a pas le choix de continuer dans une incompréhension et un oubli grandissants, explique Jean Derome. C’est ce qui arrive à beaucoup d’artistes qui poursuivent une démarche profonde.» Dans Le peuple des souris, Joséphine est la seule artiste d’une société entièrement absorbée par ses instincts de survie… «Pour moi, ces trois textes sont tout à fait d’actualité. Surtout dans le Québec et le Canada conservateur. Tous les écrivains ont laissé des œuvres qui vont trouver une manière de résonner dans chaque époque.»

Art et inutilité

Pour Jean Derome, le rôle fondamental de l’art réside dans son «inutilité». «Tout dans notre société est vu en fonction d’une utilité ou de quelque chose qui peut rapporter, alors qu’on est en sérieuse perte de valeurs, ce qui fait de l’art quelque chose qui nous rend semblables et qui nous différencie des animaux. Nous sommes la seule espèce qui fait des choses pour rien, qui gaspille. Quoi de plus niaiseux que de faire un feu de la Saint-Jean le jour le plus chaud et le plus lumineux de l’année? Mais c’est ça la fête, c’est ça l’humain, de pouvoir entrevoir qu’on n’est pas seulement lié par des données de survie. J’aime quand je vois des artistes qui font des choses pour rien, sans souci de rentabilité ou de popularité. C’est relativement facile d’étudier le marché et de savoir ce que les gens veulent, mais combien de temps on peut faire ça et se croire encore? Le rôle de l’art, c’est quasiment de ne pas en avoir.»

Le projet À la rencontre de Kafka est typiquement dans l’originalité «deromienne», pourrait-on dire. Et quoi de plus «inutile» que trois spectacles uniques, qui ne seront jamais représentés? Le musicien a lu de façon maniaque les trois nouvelles de l’écrivain, dans différentes traductions, avant de les refiler à ses partenaires avec quelques indications. Deux répétitions seulement pour chacun des trois spectacles, qui seront des improvisations. Le premier est uniquement musical, le deuxième intègre une chorégraphie de Louise Bédard, le troisième est presque entièrement centré sur une lecture de Christiane Pasquier. Jean Derome, avec ses flûtes, ses sax et ses objets, s’amusera avec ses collègues musiciens Isaiah Ceccarelli, Joane Hétu, Malcolm Goldstein et Guido Del Fabbro. «Il n’y a aucune partition, je ne leur donne que des actions à faire. Mais ils ont une attitude immense… C’est très excitant et paniquant à la fois. Une manière très spéciale de travailler, sans filet. C’est comme de la cuisine au wok: c’est coupé à l’avance, mais cela doit être réuni d’un coup et servi tout de suite!»

On est curieux d’y goûter…