La presse en parle

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Jean Derome, l’oulipien du jazz

Serge Truffaut, Le Devoir, 16 avril 2016

Au sud de la frontière, il y a John Zorn, le saxophoniste défricheur, l’arrangeur iconoclaste, le compositeur de fond comme on dit coureur de fond. Au nord, donc ici comme là, il y a Jean Derome qui est ce qu’est John Zorn, qui est également un homme de la renaissance, un encyclopédiste, un oulipien. Oulipien? Eh oui, il a même mis George Pérec et son Chapitre sans E en musique il y a deux décennies de cela.

Il y a 12 mois moins 12 jours, donc le 28 avril 2015, Jean Derome a amorcé la bien nommée Année Jean Derome. Bien nommée? Grâce à l’obtention de la Bourse de carrière accordée par un jury regroupant des personnalités de divers horizons et formé par le Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ), Derome a pu monter une série de spectacles déclinant, entre autres choses, ses 45 ans de carrière.

Parmi les signes et les faits qui distinguent cette dernière, on retient celui qui les tient tous ensemble, qui est leur dénominateur commun: l’énorme travail accompli jour après jour. On insiste: notre saxophoniste et flûtiste travaille 48 heures en 24. «Tous les jours, je consacre une heure de pratique à la flûte et autant aux saxophones. Tu ne peux pas arriver sur scène et jouer à froid du baryton. L’aspect physique propre à cet instrument t’oblige à rester en forme, car il est lourd et exige beaucoup de respiration. Tu dois également faire attention à l’entretien de ces instruments.»

Il joue des saxophones et non pas d’un, il joue des flûtes et non pas d’une, et il compose abondamment. Pour lui et ses diverses formations, soit Jean Derome et les Dangereux Zhoms, l’extraordinaire trio avec Normand Guilbeault à la contrebasse et Pierre Tanguay à la batterie, et celle dont il est membre depuis des lunes, soit la Fanfare Pourpour, mais aussi pour les films d’animation et des compagnies de danse.

«Je compose tout d’abord dans ma tête. Puis avec un crayon et un papier, je fais des esquisses. Ensuite, j’ai recours au piano. Je n’utilise pratiquement jamais les saxes et les flûtes. Puis je termine à l’ordinateur.» Et les arrangements de Monk, Ellington, Roland Kirk et autres? «Je fais tout d’abord un portrait-robot. Puis, j’essaye d’oublier l’original. Avec Guilbeault et Tanguay, je donne un ou deux éléments, guère plus, car il y a une grande confiance entre nous. Tout est fait pour qu’il y ait une grande marge de manoeuvre.»

Jusqu’à présent, l’Année Jean Derome a mis en relief le Derome compositeur davantage que le Derome instrumentiste. Ainsi, au dernier Festival international de musique actuelle de Victoriaville, Derome a dirigé un orchestre de 20 musiciens qui ont joué une de ses créations originales intitulée Résistances. Le quatuor de saxophones Quasar, dont André Leroux au ténor, a fait la tournée des maisons de la culture en interprétant la pièce Rouge. La Fanfare Pourpour a sorti un 5e album et se produira les 10 et 11 juin pour décliner Coïncidences, que Jean Derome a écrit cette année. Le 12 juin, Derome et ses amis concluront cette année à La Sala Rossa. La conclusion appartient à ce cher La Palice: chaque année devrait être une Année Jean Derome pour la bonne et simple raison qu’il est ce que l’on dit peu souvent: le Maître des musiques.

… le Maître des musiques.

Jean Derome: Le parcours du combattant

Nicolas Tittley, SOCAN, Paroles & Musique, 19 janvier 2016

Si l’on se fie aux Nations Unies, 2016 serait l’année internationale des légumineuses. Nourrissant, peut-être, mais pas très excitant du point de vue artistique, vous en conviendrez. On préfère donc vous rappeler que 2016 marque également la deuxième moitié de ce qui a été désigné comme «L’année Jean Derome» par nul autre que… Jean Derome lui-même. Après avoir obtenu une bourse de carrière du Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ), le saxophoniste et flûtiste, compositeur et improvisateur chevronné, a décidé de célébrer son 60e anniversaire de naissance en revenant sur quatre décennies de musiques audacieuses.

L’idée était d’offrir au public une petite partie de son imposant répertoire lors d’une série de concerts échelonnés sur 12 mois, des shows conçus pour petits et grands ensembles, qui balanceraient entre improvisations et interprétations, créations et reprises. L’année Derome serait aussi marquée par un documentaire, Derome ou les Turbulences Musicales, une expo de photos et un disque, Musiques de chambres 1992-2012.

«Dans le genre de musique que je pratique, une première mondiale, c’est aussi souvent une dernière mondiale!»

«J’ai parfois l’impression d’être passé directement de la relève à la bourse de carrière», lance le musicien, qui a fait ses débuts professionnels au début des années 1970. «Je trouvais ça intéressant de faire le point et surtout de pouvoir mesurer l’évolution de ma musique au fil des ans. Mais ce qui était certain, c’est que je ne voulais pas faire de rétrospective classique: j’aime l’idée que si on ne l’indiquait pas clairement, le public ne saurait pas vraiment si telle ou telle pièce est ancienne ou récente.»

Voilà une belle façon de décrire cette fameuse «musique actuelle» à laquelle le nom de Jean Derome est associé depuis si longtemps. Elle puise à tous les genres et toutes les époques et son audace et son absence de codes précis la rendent aussi intemporelle qu’insaisissable. «C’est une musique parfaite pour moi, car elle est une espèce de zone grise permanente, poursuit Derome. C’est une musique de flexibilité, de mobilité: on peut emprunter au jazz, au folklore, au rock, à la musique contemporaine.»

Sans surprise, c’est à Victoriaville qu’a débuté l’Année Derome en mai 2015. À l’invitation du fondateur et programmateur du Festival de Musique Actuelle, Michel Levasseur, Jean Derome s’est amené dans les Bois-Francs avec Résistances, une création électrisante réunissant 20 musiciens (pour la plupart des amis et complices de l’étiquette Ambiances Magnétiques, cofondée il y a une trentaine d’années par Derome, Joane Hétu et René Lussier, naviguant entre improvisation et composition, sous la houlette du chef. Inspiré de Canot Camping, un autre projet pour grand ensemble, ce spectacle, malgré son ampleur, semblait être destiné à demeurer unique, comme c’est souvent le cas avec les événements de musique actuelle.

«Dans le genre de musique que je pratique, une première mondiale, c’est aussi souvent une dernière mondiale!» lance Derome avec un petit rire jaune. C’est un autre avantage de cette année de célébrations: faire revivre des trucs qui n’ont existé qu’une seule fois, revisiter des pièces qui n’avaient pas dit leur dernier mot!»

Multi-instrumentiste, Derome est surtout associé au saxophone, son instrument de prédilection depuis maintenant plusieurs années «J’ai passé la première moitié de ma vie de musicien en jouant surtout de la flûte et la deuxième en jouant surtout du saxophone. Si on me demande ce que je suis, je réponds généralement «musicien» ou saxophoniste.»

Même s’il semble faire corps avec son instrument, Jean Derome lui est souvent infidèle: en concert, il n’est pas rare de le voir empoigner l’un des nombreux appeaux de chasse qu’il collectionne depuis des années, un instrument jouet ou simplement un objet quelconque dont il apprécie la sonorité. On l’a même déjà vu faire un solo de sac de chips dans un show de danse… «Quand j’ai découvert les appeaux et sifflets, j’ai pu étendre mon langage musical. Je sais que pour le public, il y a quelque chose de presque comique à me voir jouer de ces objets bizarres, mais pour moi, ils sont simplement un moyen de faire sortir les sons que j’ai en tête.»

S’il gagne sa vie en multipliant les compositions de commande pour le cinéma, le théâtre, la danse et la télé (il n’hésite pas à se qualifier de working musician), Jean Derome demeure un explorateur dans l’âme, prêt à se lancer à corps perdu dans l’inconnu. Il continue de pratiquer un art exigeant et résolument anti-commercial, destiné à un public avide de surprises. Par le passé, Jean Derome a déjà décrit sa pratique comme un véritable sacerdoce. Sa carrière ne serait-elle qu’un long parcours du combattant?

«C’est peut-être un combat, mais je ne me suis jamais battu contre des gens. Contre moi-même, peut-être, contre la tentation de devenir aigri ou blasé. Des fois je me dis que je pourrais prendre ma retraite, mais ça ne dure jamais longtemps parce que plein de nouveaux projets débarquent et je suis incapable de dire non. Un pommier, ça fait des pommes. Un musicien, ça fait de la musique. C’est pas plus compliqué que ça!»

C’est une musique parfaite pour moi [en parlant de musique actuelle], car elle est une espèce de zone grise permanente, poursuit Derome . C’est une musique de flexibilité, de mobilité: on peut emprunter au jazz, au folklore, au rock, à la musique contemporaine.

Jean Derome à l’année

Alain Brunet, La Presse, 13 mai 2015

Classique, baroque, rock, prog, jazz-rock, jazz, free jazz, trad, tonal, atonal, sériel, dodécaphonique, cacophonique, bruitiste, essentiellement actuel. L’infatigable et multipolaire Jean Derome est de toutes ces moutures, et c’est pourquoi son univers foisonnant rejaillira pendant une année entière. Et ce, à compter de jeudi.

Compositeur, interprète, improvisateur, leader d’ensemble, multi-saxophoniste, multi-flûtiste, tripoteur d’innombrables bidules sonores au service de son imagination foisonnante, le bientôt sexagénaire cumule 45 années de carrière. Son œuvre comprend des centaines de compositions et jeux d’improvisation, dont plusieurs ont été enregistrés sous Dame/Ambiances Magnétiques. Sa réputation déborde des cadres québécois ou canadien, ses collaborations avec nombre de musiciens étrangers (Fred Frith, Lars Hollmer, Louis Sclavis, etc.) le positionnent parmi les incontournables de ladite musique actuelle.

L’Année Jean Derome

Ainsi donc, l’Année Jean Derome s’amorce ce jeudi avec la création mondiale de Résistances, œuvre inédite conçue autour du thème de l’électricité, et qui réunira un ensemble de 20 musiciens en ouverture du 31e Festival international de musique actuelle de Victoriaville (FIMAV). L’Année Jean Derome a reçu l’appui du Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ) soit une bourse de carrière de 60 000$ pour la réalisation de cet ambitieux programme dont voici les principaux événements:

Trio Derome Guilbeault Tanguay au Festival international de jazz de Montréal, le 29 juin prochain à l’Astral. Jean Derome et les Dangereux Zhoms augmentés de neuf musiciens à l’Off Jazz, le 7 octobre au Lion d’Or. Transposition en musique de la pièce Phèdre de Racine pour l’Ensemble Supermusique, le 20 novembre au Gesù. Duo de Jean Derome avec la clarinettiste Lori Freedman, le 27 novembre à la Chapelle historique du Bon-Pasteur. Jean Derome de concert avec le percussionniste Michel F. Côté, la saxophoniste Joane Hétu et l’ensemble GGRIL de Rimouski, le 28 avril 2016. Jean Derome avec la Fanfare Pourpour et l’Enfant Fort aux Escales Improbables de Montréal, les 10 et 11 juin 2016. Jean Derome aux Suoni Per Il Popolo de juin 2016, on en passe une dizaine d’autres!

Film documentaire réalisé par Richard Jutras, Derome ou les turbulences musicales sera projeté en avant-première le 25 juin à la Cinémathèque québécoise. On vient de lancer l’album Musiques de chambres 1992-2012, soit six œuvres composées durant la période qu’indique le titre de l’enregistrement. L’exposition de photographies Jean Derome vu par… est présentée à la maison de la culture du Plateau-Mont-Royal jusqu’au 14 juin 2015. Lancement d’un site internet officiel consacré à l’univers de Jean Derome.

Au café de l’avenue du Mont-Royal où il accorde cette interview, Jean Derome est égal à lui-même: parle lentement et sûrement, garde son calme et son sourire. Il est ainsi depuis les années 70, seuls quelques sédiments de chair ont à peine transformé cet artiste inoxydable, imperturbable devant la difficulté de créer hors des cadres convenus.

«Les jeunes musiciens ont une meilleure formation que jamais, le niveau général ne cesse de monter. Pourtant, je connais des musiciens de très fort calibre qui ne trouvent pas de travail. Être musicien aujourd’hui est un apostolat. Tu restes pauvre, mais t’as du fun! C’est un beau métier. L’art véritable, c’est comme du chiendent: ça pousse à travers l’asphalte.»

Force est de déduire que sa capacité d’émerveillement n’a pas été altérée par la difficulté économique.

«Je suis presque content de n’avoir jamais eu de grand succès commercial. En fait, quand tu as du succès, tu es plus ou moins forcé à jouer tes tubes. Je ne suis pas pris dans cet étau. Ça reste toujours ouvert, je suis libre d’avancer là où je le veux.»

Plus que la famille du jazz ou celle de la musique contemporaine, Jean Derome est associé au label Ambiances Magnétiques dont il est un cofondateur. On parle néanmoins d’une niche et… notre homme n’a que faire de ces considérations.

«Je ne veux pas trop savoir dans quel marché spécialisé je me trouve. Mes collaborateurs et amis me soutiennent et je les soutiens. Ce qui m’intéresse surtout, c’est la musique vivante, pétillante. Celle qu’on crée à l’instant. C’est ce que je fais depuis 1971.»

Il avait 15 ans lorsqu’il donné son premier concert devant public. Il jouait alors dans un groupe de jazz-rock alors dirigé par le pianiste Pierre Saint-Jak. Ce groupe devint Nébu en 1973, Derome y a participé pendant un moment avant de s’inscrire au Conservatoire en flûte traversière. En 1977, il renouait avec Nébu, alors devenu trio avec Saint-Jak et le contrebassiste Claude Simard. En route vers les années 80, il fut un membre actif de l’Ensemble de musique improvisée de Montréal (EMIM), dirigea la Grande Urkestre de Montréal (GUM), et on se souvient particulièrement des Granules, duo de choc qu’il forma avec le guitariste et compositeur René Lussier.

«J’ai toujours alimenté cet intérêt pour l’improvisation. Dans plusieurs styles, autour de la branche du jazz. De manière générale, je n’ai pas joué la musique de compositeurs réputés. Encore aujourd’hui, je ne joue que ma musique et celle de mes amis… sauf Monk et Mingus. Dans les années 80, j’ai fait partie de cette vague de musiciens qui ont incarné ce regain d’intérêt pour Monk. J’avais alors participé au groupe Mysterioso avant de former Evidence avec le contrebassiste Pierre Cartier et le percussionniste Pierre Tanguay. Plus tard, c’est-à-dire il y a 20 ans (!), j’ai été très heureux d’accepter l’invitation de Normand Guilbeault dans son ensemble consacré à la musique de Charles Mingus. Oui, je viens du jazz mais au fond, je plus tourné vers l’improvisation libre et cette communauté d’affinités qu’on appelle (au Québec) la musique actuelle.»

Grands jeux d’improvisation, (Canot-Camping), vastes projets de musique actuelle (Confitures de gagaku, Je me souviens - Hommage à Georges Perec, etc.), musiques de chambre, musique de théâtre, musiques de films… À l’évidence, Jean Derome est un pilier de cette «musique actuelle» qui a connu connu son âge d’or dans les années 80 et 90. En 2015? Notre interviewé refuse de la voir flétrir.

«Elle a été vieillissante pendant un moment, convient-il, mais ce n’est plus aussi vrai. De plus jeunes musiciens la pratiquent, certains arrivent à maturité, je pense à Pierre-Yves Martel, Isaiah Ceccarelli et plusieurs autres. Mais… oui, il y a quand même un problème avec les musiques de concert en général, ces musiques qui ne sont pas du divertissement ou de la variété. On peut se poser la question: y a-t-il un appétit des mélomanes pour vivre ensemble la musique? Ou bien veut-on la vivre en mode virtuel?»

Poser la question, c’est y répondre. «Ce qui m’intéresse personnellement, c’est le concert. Ce moment de partage dans l’instant, ça demeure pour moi LA musique. C’est comme le sexe: je me fous de la porno, je veux vivre une vraie relation, en temps réel. Cette relation physique est pour moi irremplaçable.»

… son univers foisonnant rejaillira pendant une année entière.

L’Année Jean Derome commence au FIMAV

Manon Toupin, La Nouvelle Union, 7 mai 2015

C’est le 29 juin que Jean Derome célèbrera son 60e anniversaire. Mais l’année de festivités et de grands projets qui y est reliée commencera au FIMAV avec la présentation du projet Résistances.

En entrevue téléphonique, le musicien et compositeur a expliqué que ce projet regroupera 20 musiciens sur scène, dirigés par lui-même. Une partie de la musique est composée, mais une autre est improvisée, modelée sur place par Derome qui a élaboré toute une série de signes que les musiciens devront suivre.

«Ça poursuit le travail de Canot-camping, présenté à Victoriaville en 2000», raconte-t-il. Parce que depuis ce temps, il a continué d’élaborer des signes qui lui permettent de façonner, «live», la musique.

Résistances, comme son nom l’indique, s’inspire de la thématique de l’électricité, selon plusieurs points de vue. D’ailleurs, Jean Derome a fait plusieurs recherches sur le sujet depuis trois ans. Qu’il s’agisse des aimants, des aurores boréales ou même du système nerveux, l’électricité est au centre de sa musique qui se veut une grande mosaïque contenant des petites pièces.

«Pour moi, il était important de venir au FIMAV pour mes 60 ans. J’avais offert à Michel Levasseur (directeur général et artistique) de venir au début de l’année ou à la fin. Il a choisi le début», explique-t-il. Ainsi, cette année soulignant les 60 ans du musicien et compositeur sera bien occupée avec 19 concerts, 5 créations, 38 œuvres, 86 participations, un nouvel album, 2 projections de films et une exposition photo.

Jean Derome estime que Victoriaville est un pilier de la musique actuelle. «C’est le FIMAV qui a contribué à identifier ce style.» Il va même jusqu’à dire que c’est le festival qui est fondateur de cette musique, d’où l’importance d’y présenter un grand concert en cette année de célébrations

Il est très excité, content et anxieux de ce concert qui se tient lors de la soirée d’ouverture du FIMAV (22 h le 14 mai au Colisée). Et à une semaine de la soirée, cinq répétitions avaient eu lieu sur huit. Des répétitions décisives, selon lui.

Bien entendu, il invite les gens de Victoriaville à venir apprécier son concert et les autres présentés au FIMAV. «Ça m’a toujours frappé de voir que le festival a de la difficulté à rejoindre les gens de Victo. Mais on voit que ça change, entre autres, avec les installations sonores», note-t-il.

Derome considère que les Victoriavillois ont une chance inouïe de pouvoir entendre des créations pour la première fois. «D’entendre quelque chose de différent de ce qu’ils peuvent entendre à la télévision. D’ouvrir des horizons et se familiariser avec ce monde musical. Les gens de Victo ont un trésor entre les mains et ne s’en rendent pas compte», souligne-t-il. Le musicien va même jusqu’à dire que le FIMAV, c’est les chutes Niagara de Victoriaville…

Les gens de Victo ont un trésor entre les mains et ne s’en rendent pas compte», souligne-t-il. Le musicien va même jusqu’à dire que le FIMAV, c’est les chutes Niagara de Victoriaville…

Jean Derome au FIMAV. Résistances

Réjean Beaucage, Voir, 6 mai 2015

Le compositeur et multi-instrumentiste Jean Derome lance «L’année Jean Derome» avec un projet d’envergure en soirée d’ouverture du FIMAV.

«Mon premier concert, c’était en 1971, avec Pierre St-Jak (le duo Octogaf, qui deviendra Nébu); un vrai concert, avec un prix d’entrée, du public, etc. C’est là que je situe le début de ma carrière professionnelle.» Jean Derome pourra donc célébrer 45 ans de carrière en 2016, mais cette année, le 29 juin, c’est son 60e anniversaire de naissance qu’il fêtera. Et pourquoi pas le fêter toute l’année! «Je vais profiter de cette année pour reprendre des pièces de mon catalogue et en faire de nouvelles versions. J’essaie de ne travailler qu’avec des interprètes qui sont difficiles à remplacer, parce que ce sont ceux qui m’intéressent, alors c’est évidemment un défi!»

Le saxophoniste et compositeur explore le jazz d’avant-garde, l’improvisation et les musiques risquées depuis plus de 40 ans. Les différentes reprises présentées tout au long de l’année nous permettront de découvrir des œuvres qui nous avaient échappé, comme Sudoku pour pygmées que l’ensemble Upstream a créée à Halifax et que l’on pourra entendre durant le Off Festival de jazz, interprétée par Jean Derome et les Dangereux Zhoms (le saxophoniste participera aussi au Festival international de jazz de Montréal, un doublé assez rare!). On trouve aussi certaines de ces pièces sur le plus récent disque du compositeur, Musiques de chambres, 1992-2012, qui s’ajoute à la centaine d’enregistrements auxquels il a collaboré et qui paraît évidemment sous étiquette Ambiances Magnétiques, une maison dont Jean Derome fut l’un des cofondateurs en 1984.

Cette année de célébration débutera le 14 mai avec la création de la pièce Résistances par une vingtaine de musiciens au Festival international de musique actuelle de Victoriaville. «Ça part de mon projet Canot-camping [présenté en 2000 au FIMAV], alors on peut dire que nous étions déjà dans le courant, et il nous a menés à un barrage hydro-électrique!» Jean Derome est certainement l’un des plus dignes représentants de ce courant alternatif québécois que l’on nomme «musique actuelle». Comme il est aussi pataphysicien à ses heures, et donc amoureux des mots, il a bâti sa plus récente œuvre autour d’un thème relié à une autre ressource naturelle bien de chez nous: l’électricité. «Toute l’Amérique du Nord module son électricité à la même fréquence, 60 hertz. C’est sur cette fréquence que l’orchestre sera accordé pour jouer Résistances, qui durera 60 minutes. C’est un thème tellement vaste que je ne vais pas l’épuiser avec cette seule pièce, alors ce sera à suivre!»

Les nombreuses activités qui jalonneront cette «Année Jean Derome» sont rendues possibles grâce à une bourse de carrière que le CALQ a octroyée à Derome en 2013 (c’était évidemment un hasard, mais il a alors reçu… 60 000$!). Il y a aussi une exposition de photos (à la Maison de la culture du Plateau-Mont-Royal jusqu’au 31 mai), un documentaire de Richard Jutras (le 26 juin à la Cinémathèque québécoise) et une vingtaine de concerts dont on trouvera le détail sur le tout nouveau site web du compositeur (jeanderome.com). Un secret trop bien gardé qui se dévoile enfin à tous!

Un secret trop bien gardé qui se dévoile enfin à tous!

Jean Derome, homme de la Renaissance

Serge Truffaut, Le Devoir, 25 avril 2015

Le saxophoniste, flûtiste, compositeur et oulipien Jean Derome est un homme de la Renaissance. Rien de moins. Il est ainsi car il civilise le monde depuis des lunes aussi antiques qu’indiennes. Bref, depuis le temps long de l’histoire. C’est d’ailleurs pour cette raison, et beaucoup d’autres, qu’une année Derome débutera en mai prochain et se conclura en juin 2016. Au ras des pâquerettes comme du bitume, sachez, ami lecteur, que le détail de ce marathon gréco-musical sera décliné le 28 avril dans l’enceinte de la Maison de la culture du Plateau-Mont-Royal. C’est dit.

En attendant l’amorce, à 17 h pour être aussi exact qu’une montre suisse défiscalisée, de ce rendez-vous très singulier, on va, pour notre part comme de notre côté, déposer une requête auprès du Conseil de sécurité des Nations unies. Quand? À l’ouverture des marchés le lundi 27 avril. L’objectif? Que l’année Derome soit métamorphosée, toutes affaires cessantes, en décennie Derome. On a fumé de la moquette à l’acrylique? Pas du tout! Si cela avait été commis, on aurait fait une faute de goût augmentée d’une injure à l’égard, et non à l’endroit, dutapis persan, qui en verlan se mue en «pi-ta sans père». Comme quoi les ayatollahs sont des freudiens qui s’ignorent.

Si satisfaction n’est pas accordée par le CS de l’ONU, alors on déclenchera illico la troisième guerre mondiale. On exagère? Pas du tout! On l’a déjà écrit, on va le répéter pour mieux le souligner: Jean Derome est un homme de la Renaissance. À l’instar des ancêtres italiens, il est d’une immense culture. Aussi musicale que livresque. On se souvient, par exemple, qu’il y a une vingtaine d’années il avait consacré tout un album à la purée de Vie, mode d’emploi de Georges Perec. On se souvient qu’il a accompagné des danseurs, des cinéastes, des poètes. Bref, tout ce qui fait la beauté de la vie sans recours à un mode d’emploi.

On a toujours été épaté, subjugué, séduit par l’aisance comme par l’à-propos avec lesquels il fait résonner les chants d’oiseaux tant chéris par Eric Dolphy, avec lesquels il met en relief les rythmes chaloupés si chers à Duke Ellington et à Billy Strayhorn. On a toujours été ce qu’on a confié avoir été par le génie — oui! le génie — avec lequel il décline les oraisons «bluesées» de ce cher Roland Kirk comme par sa manière de commenter les déambulations de Thelonious Monk dans le territoire du chaos sans jamais avoir sombré.

Jean Derome est un homme de la Renaissance comme un grand homme. Si d’aventure on conjugue ce constat, qui n’est donc pas une opinion, avec une limitation géographique ou nationale, alors on déclenchera la quatrième guerre mondiale. Car étant ce qu’on dit qu’il est, Derome est de facto universel. C’est clair? Eau quai! Ave et surtout pas amen. […]

… Derome est de facto universel.

Éclectique, électrique: l’Année Jean Derome

Marc Chénard, La Scena Musicale, no 20:6, 1 avril 2015

En janvier 2013, le Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ) décernait à Jean Derome l’une de ses prestigieuses bourses de carrière. Le récipiendaire en était tout aussi ravi qu’étonné, car il était un de 59 candidats en lice.

Électrique d’abord

Dans ces pages, il avait expliqué que cette bourse s’adressait aux créateurs dans tous les domaines artistiques, cinéma exclu. Pour obtenir le joli pécule de 60 000$, les candidats devaient soumettre un plan. Dans son cas, il voulait mettre sur pied une année complète de performances musicales à compter du printemps 2015. Année choisie à dessein aussi, car le musicien marquera ses 60 ans en juin prochain. Chose dite, chose faite: «l’année Jean Derome» se met en branle le 14 mai avec une création pour 20 musiciens en soirée d’ouverture du Festival de musique actuelle de Victoriaville (FIMAV). À l’affiche, une grande fresque musicale intitulée Résistances, œuvre dont la durée prévue sera de… 60 minutes!

Mais ce chiffre magique sert de «fil conducteur» au projet. Lors d’un entretien récent, Derome nous livre ses intentions: «L’électricité m’a toujours fasciné, si bien que mon premier titre de travail était ça, mais je le trouvais trop général. Toutes sortes d’événements sont survenus depuis – le Printemps érable pour ne prendre qu’un exemple – et tout à coup le mot "résistance" a surgi dans mon esprit. Je le trouve si riche en significations, qui débordent le seul phénomène physique.»

Pourtant, l’un des piliers conceptuels de l’œuvre repose sur ce phénomène. Derome s’est inspiré de la fréquence sur laquelle toute l’infrastructure électrique du continent module, soit 60 Hz. Pourtant, ce choix n’est pas sans poser quelques problèmes, le plus épineux étant sa hauteur sur l’échelle sonore, qui, elle, se situe entre le si bémol et le si naturel. Le compositeur observe: «Les instruments à cordes peuvent s’ajuster à ce diapason (les basses, guitares ou violons), mais cela sera plus difficile à calibrer pour les vents; pour ce faire, il faudra que je trouve des doigtés aptes à produire des quarts de ton. Mais j’ai un piano qui, lui, restera au la 440. En fait, je veux qu’il y ait frottement entre ces deux diapasons au cours du morceau.»

Côté instrumentation, Derome la conçoit en trois strates, la première avec trois anches, deux violons, deux cuivres, la seconde avec piano, synthé, deux guitares, basse électrique, échantillonneur et platines et la dernière avec trois batteurs et trois contrebasses. Côté forme, il compte diviser sa pièce en quatre sections d’une quinzaine de minutes chaque et employer un large éventail de procédés musicaux, certains de nature compositionnelle (partitions traditionnelles et graphiques, systèmes de signes), d’autres à caractère organisationnel (répartition en sous-groupes, ou ««circuits» qu’il placera tantôt en série, tantôt en parallèle). Tout un casse-tête, dira-t-on, et son maître en est très conscient, car il se doit de rapiécer le tout dans les six semaines précédant la première répétition (de neuf) fixée pour le 10 avril. Dans un texte liminaire (inclus en annexe dans le format html de cet article), Derome écrit: «J’espère créer tout un choc à Victoriaville avec cette nouvelle création […] de mon "année Jean Derome". On va “pogner un bon buzz”.»

Éclectique ensuite

Deux semaines avant cette première, Jean Derome dévoilera à Montréal l’ensemble des activités de son année qui se poursuivra jusqu’en juin 2016. Le public est convié à la Maison de la culture Mont-Royal le 28 avril prochain à 17 h pour ce lancement. Outre la programmation, l’artiste présentera sa toute nouvelle galette, le recueil intitulé Musiques de chambre 1992-2012. Outre deux courtes prestations, on pourra aussi voir un extrait d’un film documentaire dont la première est prévue pour la fin juin à la Cinémathèque québécoise. À ce sujet, Derome explique qu’en l’an 2000, le réalisateur Richard Jutras avait amorcé ce film, mais sa sortie a toujours été remise, faute d’appuis financiers. Tournant autour des 60 (!) minutes, Turbulences musicales – Portrait de Jean Derome est le titre de travail de ce moyen métrage qui en est encore au montage.

En guise d’avant-goût de cette année, Derome révèle quelques-uns de ses projets, commençant par l’année en cours:

» prestation de son trio avec Normand Guilbeault et Pierre Tanguay au FIJM;

» concerts d’automne à Montréal et à Québec avec son ensemble les Dangereux Zhoms;

» reprise d’une œuvre ancienne (Phèdre sans mots – de Racine) avec l’ensemble SuperMusique et le chœur Joker sous la direction de Joane Hétu.

Et pour 2016:

» jeux d’improvisation pour l’ensemble SuperMusique;

» création d’une œuvre commandée par l’ensemble de chambre contemporain Transmission

» propositions pour le FIMAV et le Suoni per il Popolo.

D’autres collaborations sont à prévoir et quelques surprises aussi.

Notons du reste que l’artiste veut aussi mettre en ligne son propre site Internet. «Je veux constituer une archive de mon œuvre, mais je dois avouer que le travail est colossal. J’ai des partitions, cassettes, bobines, dossiers de presse, affiches, mais je ne peux faire qu’un premier tri là-dedans. Même si on est au numérique et que le gouvernement a un programme pour la création, il n’y a rien pour l’archivage, alors je ne peux qu’entamer la chose. Je travaille avec Jean-François Denis et son équipe et on devrait avoir quelque chose à montrer le 28.»

À quelques semaines maintenant de son coup d’envoi, Jean Derome voit l’état des lieux musicaux de chez nous d’un œil circonspect. «Ce qui m’a frappé le plus, c’est de voir la fragilité du milieu. Quand j’approchais des gens en 2013 avec des projets pour cette année, ils étaient pris de court, certains ne savaient même pas s’ils allaient être encore en affaires. En musique classique, ils ont un meilleur suivi, ce qui n’est pas le cas dans les domaines des musiques créatives. Eux, ils sont salariés, mais pas nous.» Toutefois, en homme habile qu’il est, Jean Derome sait comment composer avec cela.

Jean Derome’s Reflections of Joy

Lawrence Joseph, Musicworks, no 121, 1 mars 2015

Over the past four decades, Jean Derome’s musical interests have spanned everything from standards to skronk. He has composed graphic scores for large ensembles, created multimedia works for string quartets, and devised music for dance, theatre, and cinema works. But what Derome is best known for is his key role in the development of the unique movement in Quebec avant-garde music known as musique actuelle, a phantasmagorical mixture of rock, jazz, folk, and contemporary music. Its fast-cut breakpoints have structural similarities to film scores and electroacoustic works, but musique actuelle is largely improvised in the moment on acoustic instruments.

“When you improvise, first you have to interest yourself, otherwise you will be playing on automatic pilot. If you stop listening like it is the first time, you lose something,” says Derome, sitting at the kitchen table of his home in Montreal’s Plateau neighbourhood one afternoon in late 2014. “Then you have to interest the other players, to create something that will demand some response from them. It is a game in which you are trying to create something unpredictable. If you are totally new at every moment, you will lose the audience and the other players. So you need some continuity and then a break. It is almost a spiritual experience to share a moment of sound in a room. I feel the spiritual presence of the audience when I play, and this is very important. So the three levels are yourself, the other players, and the audience.”

Throughout his diverse range of musical activity, Derome’s musical voice—with its pleasing yet modern melodic quality—is instantly recognizable. His engaging music-imitates-life sensibility often manifests itself subtly in performance, as he plays flute or saxophone with eyes closed, swaying in bare feet. It also permeates entire projects. In his large-scale composition Canot-camping the listener is transported through forests and lakes on a canoe trip by the use of explicit and implicit sonic and visual references. In a work composed for Joker, the a cappella choir founded and directed by Derome’s musical and life partner Joane Hétu, Derome and fellow choristers embark on a nocturnal journey through dreamland, conjuring fantasies and nightmares. In another project with Hétu and the Bozzini String Quartet, Le mensonge et l’identité, the musicians wander about the hall knocking over music stands while relating anecdotes about their lives.

This affirmation of life felt in so much of Derome’s work is shared by longtime collaborators such as drummer Pierre Tanguay, bassist Pierre Cartier, and bassist Normand Guilbault. Guitarist Rainer Wiens recalls his first impression of Derome, whom he met in the early 1980s at a show at the Art Gallery of Ontario, “Jean’s great gift in music is transmitting the joy a child has. Many older musicians become jaded and lose this, but Jean never did. At the AGO, Jean set up several stations, each with a different instrument, and he walked around from station to station playing solo at each one. Jean was not afraid to play beautifully, unlike some other improvisers.”

In June 2013, the Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ) paid homage to Derome with a lifetime achievement award, a multiyear grant (bourse de carrière) that he is using to support various projects, including an extensive tour through Quebec that will start at the Festival International de Musique Actuelle de Victoriaville (FIMAV) in May 2015. So, while his musicmaking remains — as always — in the moment, Derome himself is in more of a reflective mood these days, and happy to talk about the turning points along his singular creative path. I ask what inspired him to move from his conservative flute training to jazz.

“My early meetings with Pierre St-Jak were influential, also Robert Leriche, Robert Marcel Lepage and Yves Bouliane,” he begins. “All these players were a bit older than me and already active in jazz and avant-garde music, and had knowledge of improvised music. My father was a TV producer, so I had access to the CBC music library, and he brought a lot of records home. While at the conservatory I was like Jekyll and Hyde. Playing anything outside the curriculum was strongly discouraged, but I was very active at that time playing about one hundred concerts a year, learning both inside and outside the conservatory. We did lots of noon concerts in CEGEPs and high schools, then rushed back to the conservatory to play Prokofiev, with the improvised noon-hour music still in my head. My first group was Octogaf in 1971, which gradually became Nébu, originally lead by St-Jak. We started as a septet, narrowing down to a trio that released two records. Nébu played at L’Amorce, which was the club of the Quatuor de jazz libre du Québec.”

Derome added saxophone to his musical arsenal early on, in order to solve some specific problems of perception and audibility. “In my early career I was established as a jazz flute player, but I was hoping to be seen as a composer too, as the path of a jazz flautist seemed too narrow. I was listening to sax-players more than flute players, so it was a natural choice to play sax. I started with the help of a few sax-playing friends. Musicians like Yves Charuest provided great advice at the beginning. With the sax, nobody will say ‘Wow! A flute player’ anymore. They will listen to the music the player is playing, rather than what instrument the player is playing.

“Choosing a more common instrument also ended my crusade to show what the flute can do in all contexts. Another reason was that it was the 1980s and bands were playing very loud, drummers were very loud. As a flautist, I was spending whole evenings scratching my nose on the mike, and even yelling into the mike rather than playing flute, since the instrument could not manage to get what I needed. The sax was louder.”

These early experiences laid the groundwork for Derome’s role in the development of musique actuelle. “Being Québécois jazz musicians, we did not have high hopes of fitting anywhere within the jazz tradition per se, so we were less constrained [about trying] new things, and [about finding] a basis for improvisation other than jazz. Robert Marcel Lepage already had game pieces that you could play without any reference to jazz. Another source of inspiration was Québécois folklore. And yet another factor was that we wanted to play with musicians that were not part of traditional jazz or even traditional avant-garde jazz scenes. In this context, a lot of things you might share with other players had no value. It was like quoting Shakespeare to someone who doesn’t know his work. So you needed to find a common denominator among musicians from very different backgrounds—it was the culture of each musician, what they had heard in their lives, that they brought to the pot.”

Derome and other musicians involved with musique actuelle were also experimenting with studio overdubs, particularly in film music. “From there we started to realize that you could create strata of sound that start with one specific sound, and then superimpose different styles of music—foregrounds or backgrounds. In a film you can have background music, but at the same time someone in the film is listening to a radio: these two sounds cohabit. Of course, a lot of these ideas also came from John Cage, who did collage work. We accepted all these sources easily and went bravely into them, and out of that came musique actuelle.”

Passiflora, a 1986 abstract impressionist film directed by Fernand Bélanger and Dagmar Teufel, was the first Dolby stereo film made in Canada. Derome, René Lussier, and André Duchesne contributed score music, and all three explored the possibilities and limitations of what could be done with sound in film. I ask Derome why the wider public seems to embrace new ideas in visual art more than it does analogous ideas in sound art. “The brain does not like to fool around as much with sounds as it will allow with visual art, so the ear is slower to progress than the eye,” he replies. “We are more fearful with our ears, the sense of balance is in the ear, and your ears tell you what is in back of you where you cannot see.

“If you are walking in the woods, you have your ears open as a survival instinct,” he continues. “In one scene in Passiflora there is a screen with two gigantic faces facing each other, twenty feet high, and they are talking. If you pan the dialogue so that they follow the place where the mouths are, there will be twenty-five feet between the two mouths. The brain accepts the visual setting, but the ear does not accept the same change in scale that the eye accepts. So you have to be more conservative with the sound than with the image. In early movies, you did not see large faces talking to you, it was more like theatre, no extreme close-ups. The eye adapted more quickly than the ear to these close-ups. The ear is more sensitive and less supple, more touchy.

“My whole life has been one of action to try to tame the ear and to make the ear of the listener accept all the things that are already integrated into visual art.”

Throughout his career, Derome has been jumping from one genre to another, and from one medium to another. His unique career trajectory illustrates a way forward for many of today’s young musicians. “It was not a conscious decision, but in retrospect I am happy I did so. There is not a big market in Montreal or Canada for any one thing you can do in creative music. For example, if you are just composing film music, you can saturate the market quickly. Or if you play only the music of Thelonius Monk, you can play four places and that will be it for the year. Just by the chance of life, I found a way to continue each project, but never pushed more on one than the other, I just followed whatever was possible at each moment. The way music is structured in society, some go only to classical music, or only ancient music, others like jazz, some that like jazz do not like free jazz. There are so many little niches but I am trying to enter into the worlds of all these little families and do some cross-pollination. It is all integrated.”

The result of this activity is a thriving Montreal scene that has blossomed from seeds sewn more than thirty years ago. “There were few players doing this when I started, but they were very dynamic,” says Derome, who founded EMIM (Ensemble de musique improvisée de Montréal) with like-minded fellow musicians in the late 1970s. “There were many places to play in Montreal. Many of them disappeared over time when prerecorded music started to invade cafés and bars, and we lost a few places of great importance. The audience was getting older too, which concerned me.”

Fortunately, a new wave of musicians has moved to Montreal over the past few years, inspired in part by the welcoming presence of Derome and others associated with Ambiances Magnétiques, the label Derome cofounded in 1984 with Hétu and seven other producers. Derome is grateful for this turn of events. “What I see now is a fantastic change, with younger musicians rediscovering this kind of music. The emergence of people around the Souni per il Popolo, and the loft places like L’Envers and Casa Obscura, Café Resonance and La Passe are a great help,” he says. “This brings closer meetings between Anglo and Franco musicians in Montreal, which is positive. A lot of musicians have come here to play with me and others from the scene, which is a bit of a responsibility, but definitely Montreal has become a magnet for creative music in general.”

Several of Derome’s younger collaborators I spoke with were full of praise for his work ethic and professionalism, and appreciative of his role as a trailblazer. Ellwood Epps, a trumpet player and concert promoter who runs L’Envers, has frequently played with Derome in settings ranging from Monk tunes to impromptu groupings with touring musicians such as bassist Henry Grimes. “When Jean started there was not much history of improvised music in Quebec or even in Canada,” comments Epps. “He was important in getting Canada Council for the Arts recognition for improvised music, which benefitted musicians who came up after him. Despite exploring many different areas, Jean is not just following trends or choosing a flavour of the month; he has had the same interests for forty years. He might be a chameleon, but he has remained the same chameleon all this time.”

Composer and bassist Nicolas Caloia directs Montreal’s avant big-band ensemble the Ratchet Orchestra, which includes Epps and Derome in its ranks. “Derome is important largely because he leads by example. He is committed to the art regardless of circumstances, and he makes you want to keep playing this difficult music. For example, at the end of the show he will wrap wires and put chairs away, and he is always available for rehearsal, even for nonpaying gigs.”

“He helped carry my drums out to the car after a show one evening,” recalls composer and percussionist Thom Gossage, “which is pretty rare. Then he said ‘We like to keep our drummers happy.’ I was pretty impressed.”

Derome’s wry sense of humour in the context of the more mundane facets of a working musician’s life is also appreciated by trombonist Scott Thomson, another recent Montreal arrival, who is the former artistic director of Toronto’s Somewhere There performance space and codirector of AIMToronto Orchestra. “Jean says that he prizes his lack of success, since successful musicians are obliged to play the same music night after night,” Thomson remarks. “I recall a moment during a pop music recording session when Jean and I were playing forgettable music, backing a singer I’d never heard of. Jean leaned over between takes to say ‘Remember how you feel right now. Some pop-music journalist will call you in a decade to ask you about it.’ It was a moment of profound delight in the face of the absurdity of the pop-music star system.”

Derome’s bourse de carrière prize from CALQ coincides with his sixtieth birthday in June 2015, and allows him to fulfill a few dreams that have long been percolating. The Quebec concert tour starting at FIMAV 2015 includes the Festival des Musiques de Création in Jonquière, the OFF Fest in Montreal, the Montreal Jazz Festival, the Quebec Jazz Festival, Suoni per il Popolo, and concerts and workshops in Rimouski, which has a vibrant improvised music scene led by Éric Normand. “Other ensembles will play my music during their seasons,” adds Derome, mentioning new pieces for Transmission and the Quasar Saxophone Quartet that will premier in 2015. Another portion of the grant will support archival work. “Many pieces for tape will be transferred to digital media before the tapes disappear, along with digitizing photos and old newspaper clippings,” says Derome. “Many compositions were done quickly and only played once, so there is much lying about that needs to be archived. The grant will allow me to properly structure and preserve all of this material.”

The range of works will match the range of locales in which they will be performed, and the list of collaborators is a who’s who of the Quebec scene he’s been at the centre of all these years. The 2015 edition of FIMAV will open with a new Derome composition for twenty musicians. Based on electricity and titled Résistances, the piece has reawakened his delight in playing electronic instruments, a practice he had put aside in recent years. “My pleasure now is to learn about electricity, so I am studying a lot of physics,” he explains. “Just like I did with Canot-camping, I am trying to find concepts within the subject that trigger ideas for composing. There will be written parts as well as signs for improvisation. Some ideas will be played on synthesizers, but it is not a piece only for electronic instruments. Some wind players have started to sound like synthesizers—for example, John Butcher, Axel Dörner, and Xavier Charles. The textural exchange between different instruments is fascinating.”

There will also be a new recording of Derome compositions largely performed by others, written over many years but finally collected onto a single CD. The works include a clarinet solo by Lori Freedman, a piece for eight flutes, a saxophone quartet, and chamber ensembles, including Cinq études pour Figures, an older work originally written for quintet of musicians from SMCQ and NEM. A third recording from his Thelonious Monk tribute project Évidence, Monk Work, was released in late 2014.

Derome will undoubtedly be busy at the start of his seventh decade, but it is a safe bet that he will welcome the activity. “I believe that the joy in life is the reason to make art, with some sad things too. I once wrote that I am not interested in what is new, I am interested in what is alive. I am looking for the sparkle in life, contact between players and between the music and audience. Everyone feels together in the moment where the music is happening. It is a fight to keep this flame, and I do not think I have lost it yet. I hope to keep it as long as I go.”

It is a fight to keep this flame, and I do not think I have lost it yet. I hope to keep it as long as I go.