Coupure de presse

La vie en vinyle

Par Patrick Baillargeon, Catherine Perrey in Ici Montréal (Québec), 10 février 2000

Sorciers de la table tournante évoluant dans deux univers bien distincts, les Montréalais Kid Koala (Eric San) et Martin Tétreault n'avaient jamais eu l'occasion de se rencontrer auparavant. ICI les a convoqués pour un mix au sommet.

L'un est issu du milieu hip-hop, I'autre de celui de la musique actuelle. L'un est anglo et l'autre est franco. Deux sommités, deux manipulateurs ingénieux, deux trafiqueurs de vinyles iconoclastes et un seul médium: la table tournante. D'ici peu, Martin Tétreault croisera le fer avec les DJ Pocket et Mutante lors de l'événement Musique d'Hiver, tandis que Kid Koala sera pris dans le tourbillon Carpal Tunnel Syndrome, son très attendu premier album. Quelque 38 minutes délirantes pour trois ans de recherches minutieuses et sept mois de studio… Mais pour l'instant, ils semblent visiblement enchantés de faire connaissance.

Martin Têtreault: La seule chose que j'ai entendue de toi, c'est ton travail avec Bran Van 3000:
Kid Koala: (L'air incrédule)… Je n'ai jamais rien fait avec Bran Van!(Fou rire général.)
KK: Mais t'en fais pas, la première fois que j'ai écouté un de tes disques, c'était un des membres de Buffalo Daughter qui le faisait jouer dans le «tour bus». J'ai tout de suite demandé qui c'était, _ car je savais qu'il y avait du vinyle derrière cette musique. «Comment, tu ne connais pas Martin Tétreault? Pourtant il vient de la même ville que toi.» J'ai eu l'air con…
Cette écoute t'a-t-elle influencé?
K.K.: Disons que je n'avais jamais rien entendu de tel. Je viens du milieu hip-hop et c'est une scène qui a tes principes, tout un tas de lois non écrites, de sorte que des gens comme Martin, qui ne respectent aucun de ces «codes», sont largement ignorés par les amateurs de rap ou de techno.
M.T.: Les choses ont quand méme changé. Il y a 15 ans, quand j'ai commencé, peu de gens s'intéressaient à mon travail. Aujourd'hui, grâce au «phénomène DJ», il me semble que je n'ai jamals été aussi populaire. Je pense que des gens comme Christian Marclay ont influencé le travail de DJ plus «commerciaux», ouvrant ainsi l'esprit du public et l'amenant à s'intéresser à d'autres démarches artistiques.
K.K.: Vous êtes des précurseurs.
M.T.: Je ne suis pas à l'aise avec cette idée. Tout ce trip de vinyles est venu naturellement, car j'ai toujours été fasciné par la musique expérimentale. Ce sont mes racines.
Et tes racines, Kid?
KK: Le hip-kop, incontestablement. Lorsque je suis entré au secondaire, durant les années 80, j'ai découvert cette fascinante musique Ensuite, avec les années, je me suis penché sur les origines du rap. Les principales influences… Aujourd'hui'je m'intéresse à n'importe quoi, avec autant ds plaisir.
Nerds ou maniaques?
M.T.: Combien as-tu utilisé de vinyles pour faire ton alburn?KK: (Il réfléckit un instant)… Je dirais pas loin de 300. Surtout des trucs des années 50, 60 et 70. En tout cas, rien après 1995.
Cela doit te demander des heures de recherche? Quand tu dis que tu as utilisé 300 disques, ce ne sont que ceux que tu as retenus pour ton album?
KK: (D'un rire gêné) Oui. Je ne pourrais même pas te dire combien j'en ai écouté avant de choisir. Ça ne veut pas dire que je n'utiliserai jamais les albums que je n'ai pas retenus. Je prends des notes en les écoutant et je me dis que cela pourra toujours servir un jour ou l'autre.
M.T.: On appelle ça de la composition. Moi, c'est comme ça que je travaille. Je me dis que tel ou tel son, joué au ralenti, pourrait bien aller avec, par exemple, un extrait de gong ou de cha-cha. Je me fais comme une partition sur laquelle je vais aussi noter avec quelle table tournante et à quelle vitesse je pourrais mixer tout ça. Évidemment, tous mes disques sont soit rangés par style, soit par instrument.
KK: C'est pareil pour moi. J'ai ma section de «spoken word», ma section d'effets sonores, de musique pour enfants…
Ça doit fairé beaucoup de vinyles. Et vous vous rappelez exacte:ment ce qui vous intéresse sur chaque album?
M.T.: Pour certains disques, je dirais que oui.
K K: J'ai quatre pu cinq caisses de disques que je connais par cœur. Tu peux me tester là-dessus. Je sais exactement où se trouve tel «beep» ou tel «boum»…
Mais t'as écouté ça combien de fois pour t'en souvenir ainsi?
KK: … J'en sais rien. Plusieurs fois…
M.T.: Moi, j'ai pour principe d'éviter de travailler trop souvent avec les mêmes disques. Je n'aime pas trop me répéter.
Maintenant, tu travai11es davantage avec les tables tournantes qu'avec les vinyles, non?
M.T.: Oui, depuis deux ans je cherche à trouver le «son» qui se cache dans chaque table tournante. Pour moi, c'est un instrument de musique à part entière. Je trafique le moteur, le bras, je mets des ressorts à la place de l'aiguille… Je cherche à créer quelque chose de plus abstrait, c'est pour cela que je me suis peu à peu tanné du vinyle. Depuis cinq ans, j'utilise presque toujours le même disque. C'est mon album fétiche et je ne veux pas trop en parler de peur de ne plus jamais le trouver chez les disquaires. Tout ce que je peux te dire, c'est qu'il a une face vierge. Je peux faire ce que je veux avec ce disque. Je dois en avoir 60 copies à la maison.
K.K: En tout cas, je peux te dire que j'ai vraiment hâte de te voir performer!
M.T.: Et moi donc!
Et vous?

Kid Koala donnera un concert privé au Lion d'Or le 25 février en compagnie de Wiggy Smalls, Luv Daddy et certains membres de Bullfrog. Les 200 premières personnes à se procurer Carpal Tunnel Syndrome (en magasin le 12 février) pourront assister à cet événement. Autrement, nous avons quatre billets à offrir. Comment se les procurer? La réponse se trouve à l'intérieur du joumal…

Martin Tétreault
Martin Têtreault a commencé à fleurer bon le vinyle en 1984. Adepte de collages et autres pratiques minimalistes en arts visuels, il s'est mis soudainement à découper des disques puis à les mettre sur une table tournante. A partir de ce moment-là, Tétreault travaille dans le domaine de la musique expérirnentale dans le sillage des Christian Marclay. David Shea et Otomo Yoshihide. Et en véritable artisan'il prépare chaque séquence musicale à partir d'échatitillons uniques, tirés de son étrange discothèque. Au Québec il est souvent «table tournantiste» auprès d'artistes comme Michel F Côté. Diane Labrosse. René Lussier, Jean Derome, et travaille avec une multitude d'autres personnes. Reconnu internationaIement (il a notamment déja fait une tournée au Japon), il évolue plus vite qu'à trente-trois tours par minute. En témoigne son net penchant pour la chirurgie de table toumante, devenue un instrument à part entière.(CP)

Kid Koala
Né en 1974 à Vancouver mais ayant passé la majeure partie de sa vie à Washington, puis à Montréal où il était d'abord venu pour étudier, Eric Yick-Keung San, alias Kid Koala, vient d'accoucher d'un premier album qui risque fort de taire du bruit. Après des années de dur labeur, de recherches minutieuses et de tergiversations de toutes sortes,Carpal Tunnel Syndrome est enfin prèt! As des platines ayant longtemps partagé la scène avec la formation locale BullFrog avant de voler de ses propres ailes, Kid Koala est soit un génie, soit un fou. Ses performances sont absolument époustouflantes et ne laissent personne indifférent, même le dernier des néophytes.(PB)