Coupure de presse

Dérapage controlé

Par Nicolas Tittley in Voir (Québec), 10 février 2000

C’est I’hiver, et pour le deuxième volet de leur série sur les saisons, les Productions SuperMémé-SuperMusique investissent à nouveau le Centre culturel Calixa-Lavallée pour deux soirées de musique actuelle placées sous le signe de la froide saison. C’est la saxophoniste-vocaliste Joane Hétu qui se chargera du programme principal, en présentant une création intitulée tout simplemeht Musique d’hiver, accompagnée de quatre habitués de l’écurie Ambiances Magnétiques.

Pour assurer la première partie, on a confié à un trio assez inhabituel la tâche de casser la glace. Dans une tempête de scratchs et de mix, trois D.J. iconoclastes —Martin Tétreault, DJ Mutante et DJ Pocket—évoqueront à leur manière la saison hivernale lors d’un concert intitulé Platiniste ou Patiniste. En fait de recontre inédite, on peut difficilement imaginer mieux: une figure marquante de la musique actuelle, un mordu de tout ce qui est hardcore-techno-industriel, et un adepte du hip-hop sur une même scène: ça risque de faire des étincelles. Dans leurs champs d’activité respectifs, ces trois allumés du tourne-disque sont considérés comme des visionnaires. Lorsque leurs six platines se retrouveront côte à côte, on peut s’attendre, pour reprendre la jolie expression du communiqué de presse, à une «extraordinaire séance de platinage artistique».

Comment les trois hommes en sont-ils arrivés à croiser le fer? «Il y a environ un an et demi, je faisais des soirées assez free au bar l’X, avec Pocket, explique Mutante. Je mixais des trucs gabber, et il scratchait par-dessus. J’avais déjà demandé à Martin s’il voulait participer, mais on jouait assez tard durant la nuit, dans des conditions qui n’étaient pas idéales, alors ça n’a pas adonné». «Moi, je suis couché à cette heure-là!, intervient Martin. Ce n’est pas pour rien qu’ils m’appellent le vieillard!»

Or, un beau jour—lors du Cabaret Kerozen au Cabaret, pour être précis— ça a adonné. Les trois platinistes sont montés sur scène sans aucune préparation et s’en sont donné à cœur joie pendant une demi-heure. Parmi- les spectateurs présents, certains ont été carrément décoiffés, d’autres ont fui; mais tous gardent sûrement un souvenir impérissable de cette séance de dérapage plastique plus ou moins contrôlée. «Après ce premier show, on s’est bien rendu compte qu’il se passait quelque chose de spécial entre nous», raconte Martin. «Lorsque Super Mémé m’a demandé de participer à ce concert d’hiver, j’ai tout de suite proposé de le faire en compagnie de Pocket et de Mutante. Ce qui m’intéresse, c’est de croiser des univers différents: dans les shows de D.J., on associe trop souvent des gens ayant des styles similaires.»

Pour être différents, ils sont différents; mais bien qu’ils œuvrent dans des milieux qui ne se croisent pratiquement jamais, ils partagent un désir commun de repousser les limites de leur instrument. Comment ces trois iconoclastes des platines vivent-ils I’imposition d’un thème? «Comme c’est un travail de commande, ça nous a obligés à nous resserrer; mais dès qu’on se voit, on continue à jammer librement pendant des heures!, lance Martin en riant. On a fait un plan de match qui prévoit sept propositions distinctes. On va du premier degré: les craquements de la glace, la neige qui crisse sous les pieds, les autos qui «spinnent» dans la neige, au plus abstrait, là où ça devient complètement subjectif, même si ça demeure assez évocateur.»

Une chose est sûre, toutefois: on retrouvera sur scène plus de vinyle que dans une réunion de sadomasochistes. Les trois plannistes ont fouillé dans leurs archives sonores, musicales ou non, pour trouver la matière première nécessaire à l’élaboration du spectacle. «J’aime dépoussiérer de vieux trucs; ce qu’il y a de plus l’fun, c’est de trouver des vieilles affaires et de les présenter comme si c’était complètement neuf; ,ça replace la perspective historique autrement», explique Mutante. «C’est de l’anthropologie sonore», poursuit Martin.

Pour Tétreault, il s’agit presque d’un «retour», puisque ses récents projets l’ont surtout amené à travailler sur la table tournante elle-même. «Justement, on veut essayer de laisser tomber notre façon habituelle de travailler pour créer une sorte d’aurore boréale», lance Mutante, de façon assez sibylline. «Parfois, I’un d’entre nous arrive avec une technique bizarre qu’il pratique seulement à la maison, comme Pocket qui joue un disque avec la cartouche placée à l’envers. J’essaie de les pousser à expérimenter avec des trucs qu’ils n’osent pas faire dans leur cadre habituel de travail. Je me dis que s’il y a un endroit pour essayer des affaires, c’est bien là.» Prêts pour le dérapage?