Coupure de presse

Expédition sonore

Par Bernard Lamarche in Le Devoir (Québec), 13 mars 2002

Rares sont les petites compagnies de musique actuelle qui peuvent se vanter d’avoir cent titres au compteur. À partir de ce soir, les Disques Ambiances Magnétiques atteignent ce chiffre inespéré. La centième prise magnétique? L’expédition 4 du projet de Canot-camping de Jean Derome un des piliers de la scène québécoise, par ailleurs fondateur de l’étiquette Ambiances Magnétiques. Ce soir et demain, Jean Derome débarque à la Cinquième salle de la Place des Arts, avec l’ensemble SuperMusique et ses onze musiciens. Nous irons encore au bois pour les expéditions 5 et 6.

Le saxophoniste, lauréat du prix Opus 2001 pour l’artiste s’étant le plus illustré à l’étranger, se réjouit à juste titre de la longévité de l’étiquette qu’il a créée en 1983. «C’est incroyable. Ça prend des dimensions sérieuses et internationales. Il a quand même une esthétique générale qui se dégage, associée ensuite à la musique de Montréal.» En rigolant, Derome raconte qu’il y a des musiciens qu’il rencontre en Europe «qui pensent qu’à tous les soirs à Montréal il y a de la musique comme ça. Je dois leur expliquer qu’il y a une petite partie du monde qui fait cette musique et qu’on ne joue pas tous les soirs. Ça devient tout de même une référence».

Improvisation mixte

«Sur papier, le projet existe depuis très longtemps, rappelle le musicien. Ça fait vingt ans que je pense faire une pièce sur ce sujet-là, toujours inspiré des voyages en canot que je fais annuellement au parc de La Vérendrye.>, Les premiers coups de pagaie ont été donnés en 2001 à l’exposition de musique du Théâtre La Chapelle. D’autres contrées ont été explorées au Colisée de Victoriaville, puis au Festival de jazz d’Ottawa en juillet 2001. L’expédition 4 a été vécue sur trois jours dans un studio de Radio-Canada, pour être rapportée sur disque. «Là, on a enregistré l’équivalent de six disques en durée. Des trojets différents à travers l’expédition ont été effectués.» Le projet, à onze musiciens Derome n’avait pas espoir de pouvoir le monter de nouveau vu la difficulté de faire tourner des gros groupes. Les onze musiciens-improvisateurs travaillenl dans le calme. «C’est une étude de texture, de température, de microclimat.» L’approche de ce disque est variée. Les idées gambadent sur les flots du jazz, de la musique bruitiste, se veulent référentielles à l’occasion, ou concrètes—les éléments naturels s’y retrouvent, comme le vent, les vagues, les moustiques. L’abstraction reprend parfois aussi le dessus, se rapprochant de l’électro-acoustique.

Le projet reste ouvert, mais les balises sont claires, explique Derome. «Chaque expédition est différente, l’itinéraire change à l’intérieur de la méme réserve.» Le projet est abordé comme une carte géographique. Certaines des courtes pièces sont écrites de façon précise, parfois des figures rythmiques sont écrites, mais le choix des notes est laissé aux musiciens. Le tout est «une étude des manières de composer pour un groupe de musiciens».

Loin des big band où les rôles des musiciens sont souvent typés, ici les partitions peuvent se résumer à des terrains ou à des rôles que chacun des musiciens visite à sa manière. D’ailleurs, plus que des instruments, ce sont surtout des interprètes qui ont été choisis. «C’est riche comme matière. Rendu à onze, ça devient complexe. Il faut cartographier ça pour se retrouver et atteindre une certaine efficacité dans le déroulement.» Loin des magmas sonores que Derome a déjà explorés, des couleurs et des lignes seront mises en relief pour ces expéditions. Bien que jouées avec retenue, les conditions climatiques peuvent changer rapidement, tous devront être aux aguets pour ces expéditions urbaines.