Coupure de presse

Justine: un conciliabule de fées

Par Andrée Laurier in Le Musicien québécois #2:3 (Québec), 1 juillet 1990
… elles dansent sur la corde ténue de la fin de siècle, avec tout ce que cet exercice suppose de bravoure et de générosité.

Montréal ne serait pas Montréal sans l’effervescence des artisans de la musique actuelle qui sont de mieux en mieux organisés, de plus en plus connus et de plus en plus persuadés que l’originalité attise les muses.

Quatre musiciennes de ce milieu viennent de lancer le groupe Justine, qui, sous un prénom presque sage, emprunte un parcours inédit. Ce quatuor féminin regroupe Joane Hétu, Diane Labrosse, Danielle Palardy Roger et Marie Trudeau, qui naviguaient naguère sous le nom de Wondeur Brass. Mais, comme il ne reste plus qu’une saxophoniste parmi elles et que le soutien-gorge n’a plus la valeur symbolique qu’il avait, leur nouveau nom rompt la continuité, pour annoncer une musique déjà plus synthétique, tournée encore plus résolument vers un éclectisme rayonnant.

Ces femmes le disent: elles ont du cœur. Tellement que même l’oreille la plus étrangère à cette musique truculente, désobéissante et joyeusement délirante ne peut rester indifférente à la fête à laquelle elle est conviée. C’est une fête qui bouleverse ou qui séduit; pas de milieu. Avec son premier disque, le groupe Wondeur Brass ravissait; avec le deuxième, Simonéda, reine des esclaves, ces femmes réfléchissaient et frôlaient sérieusement le domaine de la musique contemporaine dite sérieuse. Avec le disque qu’elles lançaient fin mai, aux Loges, et qui s’intitule Justine (suite), elles se mettaient à danser sur la corde ténue de la fin de siècle, avec tout ce que cet exercice suppose de bravoure et de générosité. Car, ces suites modernes, faites pour convier au mouvement, sont l’appel à une grave liberté, une invitation vers une rencontre où les repères sont changés et où le parcours ne suit aucun mode d’emploi.

Dimension sonore Dimension ludique

Justine, sous certains aspects, relève du fabuleux. Et, lors des spectacles qui ont suivi le lancement du disque, on sentait chez les quatre musiciennes une connivence qui tient d’un conciliabule de fées, réunies là pour conjurer, pour créer une dimension sonore ou ludique qu’elles ont conçue expressément pour qu’elle leur échappe. Il s’agit bien d’un monde sans recettes connues, où le regard est lucide et l’avenir affronté sans détour. On a, pour seul guide, un plaisir à saisir, un plaisir à double tranchant, qui séduit un instant pour aussitôt décontenancer.

«Notre pensée musicale est une cohabitation de paradoxes», dit Danielle Roger, pour situer l’univers justinien (n’y avait-il pas un empereur de ce nom?… ). «C’est à l’image du monde dans lequel on vit, explique-telle, où tout coexiste: la cybernétique et les modes de vie ruraux et anciens; la musique acoustique et la musique synthétique.»

«L’Est et l’Ouest», renchérit Joane Hétu.

La mesure d’une belle démesure

S’il fallait les décrire en groupe, assises dans un salon du Plateau Mont-Royal, on n’aurait jamais la mesure de leur belle démesure, parce qu’elles ont la simplicité des gens qui innovent, sans chercher à se rallier au son radiophonique, et dont la carrière est bâtie sur une grande et singulière part d’incertitude. Mais elles ne forment certainement pas un groupe hétéroclite. La plupart d’entre elles jouent ensemble depuis des lustres.

Danielle Roger, quand elle n’est pas à la batterie, est sans doute la plus intellectuelle du quatuor et articule ses pensées avec facilité, à l’aise dans l’abstraction. En musique, elle parle en rythmes, cherche sans cesse à les briser, à les triturer, à les dérouter, et s’amuse follement à dépenser des centaines de calories sur scène. Son énergie est au moins égale à celle de Joane Hétu, la saxophoniste, qui illustre le mieux l’individualité de chacune d’entre elles et qui a, depuis longtemps, pris le parti de la dissonance. Elle a une voix de prêtresse sombre, une voix de l’inconscient, qui donne des frissons dans L’intelligence du cœur.

Diane Labrosse, aux claviers, a un faible pour l’harmonie, et sa féminité bien assise en fait la voix idéale de tout ce qui est évocateur dans la douceur. Si la voix de Danielle Roger joue avec un comique désopilant la candeur et sait parfois l’étirer jusqu’à frôler l’hystérie, celle de Diane Labrosse a une qualité publique de speakerine officielle ou d’observatrice plus détachée; elle serait en quelque sorte la conscience sociale, le message à lire. Marie Trudeau, à la basse, illustre l’ingéniosité et le détachement; avec ou sans archet, elle est polymorphe et évoque une variété de sons et de personnages (des météores, peut-être?).

Attention: électricité

Difficile à décortiquer: ces dames ne jouent pas seulement d’un instrument. Leur corps est de la partie. Elles font une foule de bruits inimaginables, qui évoquent souvent les cris des viscères. Elles tirent d’ailleurs parti de tout dans la composition de leur musique; de tout, y compris des techniciens du son et du studio lui-même. Si l’on pouvait tirer un son d’un archet sur de la gomme à mâcher, Justine aurait déjà cette technique à son répertoire. Ces musiciennes se donnent complètement aux atmosphères qu’elles créent; on se sent pris à partie, sollicités, interrogés… et parfois survoltés, comme si on venait de mettre la main sur un fil à haute tension.

«Moi-même, je ne pourrais pas écouter la musique qu’on fait à longueur de jour», dit Joane Hétu. «Je deviendrais folle…»

Le nouveau départ avec Justine s’accompagne d’accessoires de haute technologie, tels que les synthétiseurs dont se servent Joane Hétu et Danielle Roger. Mais comme Wondeur fut naguère composé de musiciennes de rue, le groupe n’a rien perdu de ce qu’il a d’organique et de spontané sur scène.

«Notre musique n’est jamais finie, précise Danielle Roger. On fait partie de la nouvelle musique, qui ne voit pas la musique comme une partition; la musique est toujours vivante. Quand on est sur scène, la musique continue d’évoluer; elle se transforme et se développe selon ce qui est en train de se produire. Donc, la musique qu’on joue devant le public est encore une chose qui est en évolution».

Justine se trouve actuellement aux confins de la musique populaire, d’où le groupe tire son origine, tout près de la frontière de la musique contemporaine C’est presque un nomands land qu’elles occupent, ces bohémiennes de plus en plus disciplinées. Elles comptent se forcer à prendre des vacances, cet été, et remonter sur scène en automne. D’ici là, on peut entendre le justinien moderne (c’est presque une langue) sur cassette ou sur disque compact et se ventiler les oreilles avec quelque chose d’inédit.